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Le corps de la femme

Se pose la question du facteur socio-culturel dans l’émergence des troubles des conduites alimentaires. Il ne s’agit pas d’incriminer la culture et les médias, mais d’étudier la possible influence qu’exercent les modèles féminins proposés et le discours social qui entoure le corps.

On constate en effet que les troubles des conduites alimentaires sont en développement dans nos sociétés contemporaines. Des hypothèses sociologiques indiquent que certains éléments peuvent contribuer à l’éclosion des troubles alimentaires : le culte de la minceur, la glorification de la jeunesse, l’association beauté-maîtrise de soi, les archétypes de la féminité…

On reprendra en conclusion la question de l’influence et des interactions entre le sujet et son environnement social.

Les images culturelles de la femme.

La mise en objet.

On constate qu’il y a beaucoup plus de femmes que d’hommes dans le paysage des images. Les images masculines, si elles sont plus présentes aujourd’hui que par le passé, restent très minoritaires.

Ce qui contribue à la reproduction des archétypes féminins, par leur mise en image continuelle.

Cette féminisation extrême de l’image (murs, publicités, magazines…) témoigne également d’une tradition masculine de mise en image de l’objet du désir. « la culture se donne pour spectacle ce qu’elle a envie de contempler, en l’occurrence l’autre désirable, la femme ».

Ces images sont destinées à un public féminin, provoquant un désir d’identification, ainsi qu’à un public masculin, dans le registre de l’autre désirable.

Malgré le mouvement d’émancipation de la femme, on constate que, au moins sous ses aspects extérieurs, la beauté occupe toujours la même place chez la femme, résistant à toute évolution. Les femmes continuent à jouer de leur capacité d’attraction du regard des hommes. La « libération des mœurs » n’a pas changé les rapports de séduction : les femmes restent des objets de représentation, les objets d’un désir masculin dominant. Dans le mariage par exemple, continuent à s’échanger le capital économique de l’homme contre la beauté pour la femme.

La place persistante de la beauté dans les rapports entre les sexes oblige dans une certaine mesure la femme à se mettre d’une manière ou d’une autre en position d’être regardée. Ce qui est délicat quand sa propre esthétique corporelle n’est pas portée en haute estime.

L’image de la femme se superpose à celle de la beauté. Ces femmes mises en image sont ainsi toutes ramenées à leur corps, corps esthétisé, qui correspond aux canons contemporains de beauté, de jeunesse, de santé, corps hypersexué répondant au désir masculin.

Le lieu où la culture rencontre la femme est son corps. Un corps sous ses deux aspects : son enveloppe (jeunesse, beauté/vieillesse, laideur), et son fonctionnement (sexualité, santé, fécondité).

L’exploitation du corps par la publicité, l’image, tend à le réduire à un simple objet de consommation.

Le corps est « livré » au regard extérieur, à un jugement soumis à des critères d’appréciation contraignants. Les femmes identifiées à leur corps, s’en trouvent dépossédées. Le corps est vécu comme séparé de soi, étranger, et dans le même temps, comme mesure de sa valeur individuelle (à s’approprier à tout prix).

Le culte de la minceur.

La minceur incarne aujourd’hui des valeurs comme la réussite, le succès, le contrôle de soi. C’est l’idéal féminin dominant.

Dans une société de l’image qui magnifie et glorifie l’apparence physique, le corps devient le mode de valorisation narcissique premier.

Cette pression sociale est relayée, médiatisée par les magazines féminins, les images télévisuelles qui suggèrent le suivi de régimes alimentaires (restrictifs). Ce qui induit de manière de plus en plus précoce des préoccupations concernant l’alimentation, le corps et la minceur.

La glorification de la jeunesse va, en parallèle, dans le sens de la promotion d’un corps adolescent, aux formes nubiles. Un corps tel que les anorexiques aimeraient le conserver, et modèle que les boulimiques tentent d’approcher.

Ces messages culturels contribuent à généraliser les conduites de restriction alimentaire dès l’adolescence, à multiplier les mesures de contrôle du corps et de ses formes.

Paradoxalement, le conformisme social est présenté comme un moyen d’affirmation de soi.

La stigmatisation du poids. La graisse ennemie.

En lien avec le culte de la minceur, on observe une condamnation de plus en plus sévère du gras, du gros.

De nombreux clichés et jugements de valeur restent associés au surpoids : paresse, stupidité, saleté, laisser aller, a-sexualité (dans une société où certains modèles sont au contraire hypersexués)…

La graisse corporelle (interne), le gras alimentaire (externe) sont devenus des ennemis à combattre. Au quotidien, par la sélection alimentaire, les régimes, la distinction entre bon et mauvais gras, les exercices physiques, la chirurgie esthétique…

Le devoir de beauté et de minceur. Le contrôle de soi.

La beauté est aujourd’hui devenue un devoir culturel.

Cette injonction concerne la femme, et non pas toutes les femmes, qui peuvent placer leur individualité dans d’autres images d’elles-mêmes. Mais si elles sont de plus en plus nombreuses à partager cette position, elles restent enjointes à la beauté.

Ce « devoir de beauté » et de minceur, est véhiculé par un discours social :

L’imposition des modèles de beauté et de minceur est croissante. L’impact de l’image suscite l’idée d’une perfection corporelle à atteindre. La beauté, qui passe par la minceur, est devenue le signe de l’accomplissement personnel. Et ce, malgré les discours récurrents sur la « beauté intérieure » et le droit à la différence.

Une tolérance équivoque : le discours sur le droit à la différence témoigne de la volonté individuelle consciente d’aller dans le sens d’un respect des opinions et des images individuelles. Il s’agit donc de ne jamais interdire une image, une apparence, quelles qu’elles soient.

Une volonté de non-interdiction qui pousse jusqu’à apprécier voir du déviant, du bizarre, des cas typiquement irrespectueux des règles du jeu. Pouvoir par là se dire qu’on a « ses pauvres », preuve qu’on est vraiment tolérant. Les déviants ont le droit de s’exprimer, loi fondamentale de la démocratie. Mais ils restent en même temps des anti-modèles absolus. La tolérance n’est plus un droit à la différence, mais un pardon des fautes.

On observe également la diffusion croissante des « techniques corporelles ».

Il y a démocratisation des techniques liées au corps. Cette diffusion induit l’idée d’une beauté et d’une minceur accessibles à toutes. Ce qui a pour conséquence de rendre les femmes responsables de leur beauté et de leur corps. En effet, « si on veut, on peut ». Avec cette illusion de l’accessibilité, le devoir de beauté-minceur s’accompagne d’une culpabilisation importante.

L’échec est alors le résultat d’une incapacité individuelle, et non plus le fruit du hasard. La femme aujourd’hui « laide et grosse » est condamnée comme négligente et coupable.

La morphologie est de plus en plus considérée comme le fruit d’un travail, l’indicateur d’une compétence, signe de distinction : le gros n’est plus seulement gros, mais de surcroît une personne incapable de ne pas être grosse.

(On parle de la volonté, mais il faut aussi mentionner la culture adéquate, et l’argent nécessaire à la beauté. Contre le hasard biologique, riches et pauvres se répartissent selon une échelle de beauté.)

Ce qui accentue le malaise actuel autour du vécu du corps.

En effet, plus le sujet se sent éloigné d’une image, d’un modèle idéal, plus l’estime qu’il se porte diminue. Or, les modèles du corps féminin proposés s’éloignent toujours davantage de la réalité. Le contraste s’accentue entre l’augmentation du poids dans la population et la minceur croissante du modèle féminin idéal. Modèle toujours inaccessible dans sa perfection.

Ce qui a certaines conséquences : la première est la difficulté pour les femmes d’évaluer et de qualifier leur propre poids. Ainsi, de nombreuses femmes de poids « normal » se considèrent comme « trop grosses », et de nombreuses femmes maigres ne se perçoivent pas comme telles.

On note aussi la relative banalisation de la chirurgie esthétique comme moyen de lutte contre un prétendu surpoids.

Manger.

On ne mange plus aujourd’hui comme on l’a fait pendant longtemps. Certaines modifications des modes alimentaires sociaux contribuent probablement à favoriser l’apparition des troubles des conduites alimentaires.

Les repas familiaux, festifs, traditionnellement hypercaloriques, ne sont plus vécus dans la joie et le partage, mais dans la culpabilité. Chaque bouchée est avalée dans la douloureuse perspective des mesures diététiques à fournir pour en contrecarrer les effets.

Remords.

La logique du repas n’est plus le bien manger, mais la lutte contre le poids. « Comment manger, seul ou entre amis, sans grossir ». Les magazines proposent aux moments des fêtes des régimes salvateurs, qui permettent de faire face au danger des repas collectifs obligés.

Après des siècles d’angoisse quant à la faim, nous sommes actuellement en situation de pléthore alimentaire. Si autrefois, en période de disette, il était de bon ton de se montrer gros et d’exhiber par là sa richesse, à notre époque, l’appartenance aux classes socio-économiques les plus favorisées se traduit par la minceur. Minceur inscrite dans l’inconscient collectif comme le signe des capacités de maîtrise de soi.

Le changement dans le conditionnement et la production des produits alimentaires a aussi contribué à une modification qualitative et quantitative des ressources, et de la façon de les préparer. Le repas autrefois très socialisé et ritualisé, est aujourd’hui de plus en plus individuel.

La qualité des aliments s’est modifiée et les ingestions sont plus brèves, plus répétées, sous forme de grignotage (aliments sucrés ou salés). Une nourriture hors-cadre, qui échappe aux contrôles sociaux.

Autrefois dictée par la tradition, l’alimentation suit aujourd’hui le désir et la volonté individuelle. En matière de nourriture comme dans beaucoup d’autres domaines, les gens veulent faire comme ils l’entendent.

Mais les repères de ces décisions individuelles sont biaisés. Face aux pressions publicitaires et aux propositions multiples, l’individu se trouve pris dans un tiraillement anxieux. Anxiété qui détermine alors les conduites alimentaires. L’accès à la nourriture est facilité (à toute heure, partout, en un temps de préparation minimum), et le désir excité par l’offre, la publicité et la diversité.

Le sujet est alors en conflit entre des pulsions alimentaires activées et un idéal de minceur. Désarroi au moment du choix des repas. On parle de « gastro-anomie ».

Si les anorexiques réagissent par une attitude de refus alimentaire, les boulimiques, elles, s’abandonnent à une consommation alimentaire excessive et sans retenue, tout en s’efforçant de respecter la norme esthétique.

Cette « non-maîtrise » de soi, cette incapacité de retenue sont vécues comme un échec cuisant, qui vient porter une atteinte importante au narcissisme.

Le corps.

Après des temps de répression, de discrétion, le corps s’impose aujourd’hui comme sujet de prédilection du discours social.

Ce qui demeure pourtant, c’est la séparation faite entre l’homme et son corps. Le traditionnel dualisme corps/esprit fait place au dualisme contemporain qui distingue l’homme de son corps. Le corps est instrumentalisé, perçu comme une matière à travailler, une possession.

L’homme « a » un corps. Alors qu’intrinsèquement, l’homme « est » son corps. L’homme est indissociable de son corps, qui incarne son être au monde, ce sans quoi il ne serait pas.

« l’homme est ce je-ne-sais-quoi et ce presque-rien qui déborde son enracinement physique, mais ne saurait en être dissocié ».

Cet imaginaire du corps suit le processus d’individualisation qui marque les sociétés occidentales depuis la fin des années soixante : investissement de la sphère privée, souci du moi, atomisation des acteurs sociaux, multiplication des modes de vie, obsolescence rapide des références et des valeurs, indétermination.

Face à cette désymbolisation du monde, à la perte de repères sociaux rassurants, le corps devient un refuge, une valeur ultime. Ce qui explique l’investissement croissant qu’il suscite. Investissement ou repli narcissique qui traduit l’absence des autres.

Contre l’effacement du lien social s’opère un mouvement de défense, de retour sur soi, le moi devient le seul repère.

« Quand l’identité personnelle est en question à travers les remaniements incessants de sens et de valeurs qui marquent la modernité quand les autres se font moins présents, que la reconnaissance de soi fait problème, même si ce n’est pas à un niveau très aigu, il reste en effet le corps pour faire entendre une revendication d’existence ». (David Le Breton.)

Le corps devient alors surface de projection. A travers la mise en ordre et en sens de soi, par la médiation du corps, l’individu agit symboliquement sur le monde qui l’entoure. L’agencement de signes corporels marque une identité sociale, dans la recherche d’une unité en tant que sujet.

Les comportements sportifs compulsifs, la boulimie, les régimes stricts… sont des comportements centrés sur l’individu. Ils transforment le corps, et donnent l’illusion de se « re-créer » soi-même.

On peut alors comprendre que notre époque favorise l’apparition de pathologie du narcissisme, avec le recours aux agis comme tentative de se recréer des frontières et un sentiment de soi mieux défini.

Un des mythes de la modernité fait passer pour « libération du corps » ce qui est en réalité éloge du corps sain, beau, mince, jeune, hygiénique…

Les valeurs de la modernité mises en avant par la publicité, les médias, sont celles de la jeunesse, de la séduction… Fondements du discours sur le sujet et sa relation au corps. Le décalage entre le corps de l’individu et le modèle proposé explique le recours croissant aux pratiques autour du corps, et le succès de la chirurgie esthétique ou réparatrice, des cures d’amaigrissement.

Plus que libération du corps, c’est d’une libération de soi dont il est question. Le sujet est en quête d’un sentiment d’épanouissement, et ce par l’intermédiaire de son corps, ses activités physiques, son apparence.

Cet engouement pour le corps contribue à durcir les normes sociales d’apparence corporelle : pour les femmes, il faut être mince, belle, bronzée, en forme, jeune ; l’homme doit être fort, bronzé, dynamique… Ce qui entretient de façon plus ou moins marquée une mauvaise estime de soi chez ceux qui ne peuvent pas montrer, pour quelque raison que ce soit, les signes d’un « corps libéré ».

L’image du corps.

On reprend ici la notion d’image du corps, telle qu’elle est définie en psychanalyse.

Avec tout d’abord, un rappel de la constitution chez l’enfant d’une image de soi, en référence au stade du miroir de Lacan.

Ce stade du miroir est une expérience que l’on peut observer chez l’enfant entre 6 et 18 mois. C’est la première expérience de son identification que l’enfant va y jouer. Identification qui va s’effectuer progressivement comme une espèce de conquête qu’il va accomplir à partir de sa propre image projetée dans le miroir.

Précisons d’abord deux notions importantes :

  • Le fantasme du corps morcelé. L’enfant ne vit pas son corps comme une totalité unifiée. Il n’arrive pas à distinguer son corps de ce qui lui est extérieur. Il le perçoit comme quelque chose de dispersé, de morcelé (comme dans la schizophrénie). C’est le stade du miroir qui va mettre un terme définitif à ce fantasme et qui va permettre à l’enfant d’accéder à un vécu psychique de son corps, une représentation de son corps comme une totalité unifiée.
  • La représentation du corps propre. C’est la représentation totale de son corps en une seule image pour l’enfant. C’est également une identité. L’enfant s’identifie à sa propre image.

On peut distinguer trois étapes dans le stade du miroir :

  • La première. Dans cette première étape, tout se passe comme si l’enfant percevait sa propre image dans le miroir non pas comme une image mais comme un être réel et il se comporte en face de son image, à cet âge-là, comme il se comporte en face de son semblable enfant. Cela prouve qu’il n’est pas encore capable de discriminer de façon très précise ce qui est lui de ce qui n’est pas lui, par exemple, il y a des enfants qui pleurent en voyant les autres tomber. Cela prouve aussi que c’est à travers l’image du miroir que l’enfant commence à se repérer, qu’il se vit lui-même, qu’il cherche à se situer.
  • La seconde. C’est le moment où l’enfant finit, à force de répétitions, et surtout, à force de maturation psychique par comprendre que l’autre du miroir n’est qu’une image, c’est-à-dire que ce n’est pas un être réel. Là, on observe que l’enfant ne fait plus aucune tentative pour attraper l’enfant dans le miroir. Il a compris qu’il ne s’agissait pas d’un autre réel.
  • La troisième. L’enfant finit par reconnaître que l’autre du miroir est une image, et que cette image est la sienne. De ce point de vue, on peut dire que l’enfant accède à un savoir qu’il n’avait pas. Cette reconnaissance c’est la preuve d’un savoir sur soi. C’est aussi la preuve que l’enfant finit par percevoir son corps comme un corps unifié. C’est une anticipation imaginaire.

Le stade du miroir se réalise antérieurement à l’acquisition du schéma corporel. Nous allons donc évoquer la différence entre image du corps et schéma corporel.

L’expérience psychanalytique de Françoise Dolto avec les enfants la conduit à repérer, très tôt, dans les dessins et les modelages ce qu’elle appelle « image du corps ».

Elle différencie de façon très précise le schéma corporel de l’image du corps. Elle explique que le schéma corporel est une réalité de fait, constituée à partir de perceptions. Nous pouvons préciser en disant que c’est un ensemble de processus perceptifs et organiques qui nous permettent de saisir l’unité de notre corps. Par exemple, c’est ce qui nous permet de pouvoir localiser à une partie très précise de notre corps, quelque chose qui lui arrive, que ce soit une excitation de type plaisir ou de type douleur.

Un schéma corporel sain peut coexister avec une image du corps perturbée. De même, qu’un schéma corporel troublé peut coexister avec une image du corps saine. L’exemple type du schéma corporel troublé est le « membre fantôme » de Schilder.

Le schéma corporel est le « même » pour tous les individus. L’image du corps est propre à chacun, elle est liée au sujet et à son histoire. Le schéma corporel est en partie inconscient mais aussi pré-conscient et conscient alors que l’image du corps est éminemment inconsciente.

L’image du corps est la conquête progressive de l’unité qui permet la maîtrise de la totalité de notre corps. Elle est avant tout imaginaire et composée non seulement des fantasmes de notre première enfance mais aussi par ceux de tous les conflits affectifs qui ont bouleversé et composé l’histoire de notre vie.

L’image du corps est la synthèse vivante de nos expériences émotionnelles, mémoire inconsciente de tout le vécu relationnel.

« Tout contact avec l’autre, que ce contact soit de communication ou d’évitement de communication est soutendu par l’image du corps, car c’est dans l’image du corps, support du narcissisme, que le passé résonne dans la relation présente » .

L’acquisition de l’image de soi ne peut se faire que par la médiation de l’image et du regard d’autrui. Elle passe donc par le désir de l’autre et ne peut échapper aux pulsions de vie et de mort.

Nous avons vu avec le stade du miroir le rôle primordial que joue chez l’individu la captation visuelle par l’image de son corps et donc, la recherche narcissique d’une identification avec les autres.

Les yeux sont pour chacun de nous autant de miroirs pour refléter notre corps, mais ce ne sont pas des miroirs fidèles et ils troublent l’image que nous souhaitions y rencontrer.

Différents troubles de l’image du corps :

La psychose

On trouve évidemment de graves perturbations de l’image du corps dans la psychose, particulièrement dans la schizophrénie et dans la forme particulière de l’hébéphrénie où l’image du corps reste l’image d’un corps morcelé et où l’on peut même assister à certaines mutilations. Ces sujets n’auraient pas traversé les principales étapes du stade du miroir. La thérapie est essentiellement du domaine psychiatrique.

La timidité

Le timide est embarrassé par son propre corps. Il serait d’ailleurs plus juste de dire non pas son propre corps mais son corps -pour- l’autre. Son corps -pour- l’autre lui échappe. Il ne peut pas le maîtriser, lui donner l’attitude qui convient. Voilà pourquoi lorsque le timide souhaite faire disparaître son corps, n’en plus avoir, c’est de son corps -pour- l’autre dont il s’agit. Tout ceci est formidablement bien décrit par Sartre dans L’Être et le Néant .

D’ailleurs, s’il est tellement angoissé par ce corps -pour- l’autre, c’est qu’il pense que son corps -pour- l’autre est son corps- pour- lui. C’est-à-dire que le timide croit que l’autre le voit tel qu’il est. Il se résigne donc à se voir par les yeux des autres. Le timide est dépendant du regard d’autrui.

Cette pathologie peut entraîner de nombreuses phobies sociales et leurs inévitables inhibitions et conduites d’évitement.

La psychothérapie est souvent demandée pour sortir de ces inhibitions.

L’éreutophobie ou érythrophobie

L’éreutophobie, c’est la peur de rougir en public. Un exemple clinique : Il s’agit d’un jeune homme de 33 ans qui rougit et transpire dès qu’il se trouve en présence des gens, ou bien dés qu’il pense à l’éventualité de rougir ou de transpirer, cela le remplit de panique. C’est-à-dire qu’il a peur de sa peur. Cette peur lui fait redouter les contacts sociaux et l’amène à les éviter, ce qui a pour conséquences des difficultés socioprofessionnelles importantes et une vie privée complètement appauvrie.

La dysmorphophobie

C’est une phobie créée par le regard d’autrui. Le dysmorphophobe est un individu normalement constitué qui croit être affecté de déformations physiques, qui croit son corps difforme. Cette « obsession » de la difformité du corps peut porter soit sur sa grosseur ou sa maigreur, soit sur sa taille, soit sur l’aspect disgracieux du visage, soit enfin sur les caractères sexuels. Elle se rencontre surtout chez les adolescents mais peut perdurer à l’âge adulte. Prenons l’exemple d’une jeune femme de 24 ans :

« J’ai honte de mon ventre, il est gros, il est mou, pourtant je fais de la gymnastique tous les jours. Lorsque je prends un kilo, je restreins mon alimentation de façon très sévère. Je me pèse plusieurs fois par jour pour vérifier. Quand je me regarde dans un miroir, je trouve mon ventre monstrueux. L’idée même d’avoir à me confronter avec le miroir m’angoisse. Quand je regarde les autres femmes, je le trouve gros. Je crois que l’on ne voit que ça. Je le cache, je le rentre, je porte des vêtements qui le compriment. Quand un regard se porte sur lui, je fuis, j’ai l’impression que l’on ne voit que ça. Je suis toujours en alerte, j’observe les autres de peur que les autres m’observent. »

Très proche de l’éreutophobie, il s’agit là de la morphologie du corps mais pas seulement du visage, la dysmorphophobie est la peur du jugement social. On retrouve chez le dysmorphophobe les mêmes craintes que chez l’éreutophobe et la même source conflictuelle. Mais la dysmorphophobie dérive plus directement de l’adolescence en tant que phases de changements profonds et de l’acceptation de ces changements. La dysmorphophobie n’est qu’une forme particulière de la non-acceptation de soi-même, celle de son corps.

L’anorexie mentale

Le thème est si vaste qu’il mériterait une séance à lui seul. L’anorexie est une incapacité à accepter et à intégrer les transformations de la puberté autant qu’à assumer sa féminité, doublé d’une tentative de maîtriser les transformations qui lui échappent. Être mince n’est qu’une manière de parvenir à la négation des formes, et des formes féminines en particulier. L’image idéale vers laquelle tend l’anorectique est une image qui met à distance les indices de la féminité. Elle tente de combattre tout ce qui évoque féminité et sexualité. Le danger n’est pas réel, il est lié à l’image du corps du sujet.

Les conduites boulimiques

On parle de conduites boulimiques ou de boulimies au pluriel pour rendre compte de la multiplicité des profils pathologiques. Quelques réflexions : tout d’abord, notons que chez tous les patients boulimiques on retrouve la peur de grossir et la recherche d’une minceur idéale. Dans 70 % des cas pourtant, les boulimiques ont un poids normal, chez d’autres, il peut présenter des variations très importantes sur des périodes de temps courtes (plus de 20 kg en quelques semaines). Ces patients ne sont satisfaits ni de leur poids ni de leur morphologie.

Si l’on veut établir des éléments de comparaison avec l’anorexie, notons déjà qu’à la fierté anorexique correspond la honte boulimique avant, pendant, après ou lors de l’aveu de l’accès. La honte est liée à la perte d’une image acceptable de soi dans le regard des autres. On retrouve chez les boulimiques une image du corps mauvaise, dévalorisée, les dysmorphophobies sont fréquentes et concernent tout particulièrement les parties corporelles considérées comme spécifiquement féminines.

La thérapeutique peut inclure la consultation en nutrition qui permet d’éclairer le sujet sur les conséquences et les facteurs immédiats et directs de son comportement alimentaire et de l’aider interrompre des enchaînements de comportements dont il sous-estime par ignorance la dangerosité. Il doit alors s’agir d’une véritable cothérapie.

L’indication de psychothérapie psychanalytique se fonde sur des critères qui ne concernent pas seulement le symptôme mais l’ensemble de la vie psychique et l’histoire personnelle.

Paradoxe de l’identité féminine.

Traditionnellement, les femmes sont élevées dans la perspective de pourvoir aux besoins d’autrui, au détriment de leurs propres besoins. Ce rôle traditionnel renvoie au modèle de la passivité, de la dépendance (aux hommes), et du sacrifice personnel. « Le plaisir de faire plaisir ».

Il y a contradiction à l’heure actuelle entre des représentations et des qualités traditionnellement attribuées aux femmes, et les exigences croissantes d’affirmation de soi, de performance, de réussite et d’indépendance.

Il s’agit pour les femmes de résoudre cette contradiction, de se situer entre les deux termes d’un conflit.

La boulimie renvoie à la honte de céder à ses propres besoins et impulsions. Une incapacité à se contenir qui est condamnée socialement. Il y a échec dans la résolution de ce conflit entre tradition et modernité. Une impossibilité de séparation et d’individuation.

L’ouverture pour les femmes à un monde autre que le monde domestique est récente. Mais il semble que cette émancipation soit biaisée.

En effet, la réussite, et parfois le simple accès à des rôles traditionnellement réservés aux hommes implique une « déféminisation ».

Les qualités traditionnellement attribuées aux hommes et aux femmes ont peu évolué. Pour exemple, une femme responsable, chef d’équipe, est qualifiée de femme « qui en a », de « vrai mec ». Ce qui se veut un compliment renvoie à une représentation de la femme comme « sous homme », et qui doit nécessairement imiter l’homme pour accéder à une certaine légitimité.

La femme des années 80, modèle « unisexe » de réussite et d’accomplissement dans le travail, domaine masculin, offre un exemple de cette déviation des rôles et des qualités féminines.

Plus largement : dans une culture marquée par les valeurs de l’individualisme, la dépendance sous toutes ses formes est fuie, considérée comme un asservissement.

Les notions de liberté individuelle, de volonté personnelle et d’autonomie se sont imposées comme seules vérités. Le jugement et le sentiment personnels sont les garants de l’authenticité.

Le corps est devenu la mesure de la valeur individuelle. Il est le témoin de la maîtrise de soi, de la performance et de la compétence personnelles. La maîtrise du corps, le contrôle de son apparence renvoient à cette indispensable appropriation de soi.

Une tentative de maîtrise qui échoue douloureusement dans l’accès boulimique, vécu dans la solitude et la honte.

En conclusion :

Il est possible de faire un parallèle entre ces courants socio-culturels et les troubles des conduites alimentaires : on retrouve les préoccupations concernant le corps, son image, la minceur… Contexte psychologique dans lequel naissent les troubles des conduites alimentaires. Déplacement de l’idéal du moi sur le corps, crainte phobique de grossir, tentatives de maîtrise totale du corps…

Avec en conclusion la garantie de l’échec de toutes ces tentatives : les efforts pour atteindre le modèle de perfection n’aboutissent pas, ce qui pousse à entretenir toujours plus les comportements pathologiques.

Les troubles des conduites alimentaires se situent dans la perspective d’une psychopathologie différentielle des sexes. Certains auteurs proposent de les lire comme une méthode de contention du corps féminin, comme il y en eut tant au cours des siècles précédents. Il s’agirait alors d’une des multiples tentatives de l’homme pour maîtriser ce qui est pour lui l’altérité la plus radicale : le sexe de la femme.

Cette vision, à prendre en compte, risque d’être parfois trop schématique. Il est important de préciser que les troubles de conduites alimentaires ont déjà existé, en d’autres lieux et d’autres temps, et que notre époque n’est pas la seule à contraindre le corps féminin.

De plus, il n’existe pas de culture sans corps, sans transformation de ce corps. Les rapports hommes-femmes s’ils sont rapportés dans une perspective uniquement d’opposition manichéenne, d’oppression, ne permettent pas de tenir compte de l’interaction sociale des sexes, et de la perspective psychopathologique individuelle.

Parler d’influence sociale pose la question de l’éternelle opposition individu-société. Vieux débat qui oppose les tenants du déterminisme social aux tenants de la liberté individuelle. Il semble plus fructueux d’observer les articulations entre les deux. Dans la perspective du croisement du sujet, de l’image du corps, notion individuelle, psychanalytique, et de l’environnement social et culturel.

La frontière séparant l’individu et la société n’est pas très nette.

Ainsi, les troubles alimentaires semblent apparaître au carrefour d’influences bio-psycho-sociales. Le syndrome boulimique en particulier apparaît comme multidéterminé.

Cette description du contexte socio-culturel ne doit pas faire oublier l’existence de facteurs prédisposants individuels, psychologiques (adolescence, post-adolescence, fragilisation psychique et narcissique…). La personnalité, l’histoire propre du sujet, ses ressources, influencent également fortement le vécu du syndrome, son évolution, sa prise en charge.

Cette conception des troubles alimentaires permet de comprendre la diversité des cheminements individuels et également d’envisager des traitements et des prises en charges variés, adaptés à chaque sujet.

Pascal Couderc
Psychanalyste Paris
www.psychoparis.com

 

 

 

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