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Camille

Il y a quelques jours, au hasard d’un surf, j’ai trouvé le site Boulimie.com et brusquement mon passé a ressurgi, de façon poignante. J’ai été tellement émue par les messages que je lisais sur le forum, que j’ai voulu répondre à certains d’entre eux.

Et puis, je suis revenue, un jour, puis un autre, j’ai continué à revoir défiler des pans de ma vie, en lisant les témoignages, les appels, les récits, les conseils des un(e)s et des autres. Et je me répétais qu’il fallait que j’écrive moi-même un témoignage, pour – si cela était possible – vous aider, ou à défaut vous donner de l’espoir, pour continuer vers un mieux-être.

J’ai quarante-deux ans et je suis la maman de quatre beaux enfants. Je vis dans le monde, au gré des déplacements de mon mari, une vie harmonieuse, pas toujours facile, mais pour laquelle je me sens faite et contente. Je suis une « ancienne » A-B, c’est à dire que j’ai été anorexique et boulimique, ce trouble du comportement alimentaire ayant empoisonné mon existence pendant de très longues années.

Je me considère comme « guérie », c’est-à-dire que je ne souffre plus d’aucun trouble aberrant et invalidant au quotidien. Et la question que chacun(e) me pose souvent, c’est « comment as-tu fait pour guérir ? – qu’est-ce qui t’en a sortie ? » avant de poser ensuite des questions pour « vérifier » si j’étais véritablement anorexique et boulimique ! 🙂

A ces questions, il est tellement difficile de répondre en une seule phrase simple et percutante, que j’ai décidé de m’atteler à mon tour à un travail d’écriture. Et depuis que j’ai pris cette décision, je m’aperçois que je ne me souviens pas d’une façon linéaire, des événements qui ont été marquants d’une pathologie et de ceux qui auraient été déterminants d’une guérison. Lorsque j’étais « dedans », j’écrivais ou pensais parfois exactement les mêmes phrases que j’ai lues chez certain(e)s d’entre vous, ou « entendues » au travers des chats passés avec vous. Je me rends aujourd’hui compte alors qu’il y a des caractéristiques qui nous reviennent, des choses-types, que je ne savais bien entendu pas à l’époque.

J’étais une petite fille sans problème particulier. Si ce n’est un sevrage brutal, à une époque où l’on n’encourageait pas les mères à l’allaitement, mais où l’on ignorait qu’un bébé ne peut pas être « allergique » au lait de sa mère, comme on l’a fait croire à la mienne, dès lors qu’il fait une réaction cutanée (tout à fait normale, d’ailleurs !) ; si ce n’est une prédisposition héréditaire à des formes voluptueuses (un bassin callipyge si vous voyez ce que je veux dire) à une époque où la mode était à la figure androgyne et où Jane Birkin pouvait se lamenter que ses seins ne cachent pas ses grands pieds ! Ma mère, sur les conseils (criminels) d’une copine à elle décide de me faire faire un régime vers l’âge de onze ans, parce qu’elle craignait sans doute que je grossisse trop et souffre comme elle-même d’un complexe à l’adolescence.

Je ne sais pas si sans ce régime, (accompagné de coupe-faim et amphétamines depuis interdits) je n’aurais pas développé le trouble ou si cette « maladie » était de toute manière inscrite et que n’importe quel autre signal l’aurait déclenchée. Mais je sais qu’à partir de ce moment, une très longue période d’agonie mentale allait commencer pour moi. Dire quand elle s’est achevée serait nécessaire tout de suite, puisque je veux vous parler d’une histoire qui se finit bien ! Mais j’ai remarqué aussi que la tendance des personnes sujettes à T.C.A. est la comparaison (quelqu’une a écrit la « comparaison morbide », et je ne connaissais pas l’expression, qui m’est apparue comme entièrement exacte: on compare nos symptômes, on compare nos maladies, on compare nos poids, nos prises et nos pertes de centimètres, grammes et autres mesures, comme pour compenser par des éléments objectifs et mesurables, la perception totalement faussée que nous avons justement de ce qui est « objectif » du fait de ce qui affecte tous nos sens).

J’ai commencé tout naturellement par perdre du poids, me pesant régulièrement, regardant avec envie mes frères manger les plats préparés par ma mère, qui très dévouée, m’en préparait « à part », (- j’ai le souvenir très vivace d’aubergines à la tomates, toutes racornies, parce que les « miennes » avaient été grillées sans huile, alors que le plat familial était luisant à souhait !).

Les photos de l’époque me renvoient l’image d’une très jolie jeune fille hâlée, plus formée que ses compagnes de jeux. En effet, je faisais certes plus que mon âge, et par la suite devait en souffrir cruellement, car dès treize-quatorze ans, j’intéressais les garçons plus âgés, déjà des hommes – surtout pour moi qui n’avait pas maturé en même temps que mon corps – et en revanche, j’effrayais les camarades de mon âge, avec lesquels nous étions sensées « sortir ».

Ma première « crise » est apparue plusieurs mois après ce régime. L’hiver suivant, toujours imprégnée des sains principes de contrôle alimentaire appris pendant l’été, j’étais invitée à la montagne pour y skier avec une famille, dont le père, ancien militaire, nous avait pris en charge – cinq adolescents et pré-adolescents dont deux filles, moi et ma camarade – tous très sportifs et heureux de nos vacances. Il décréta le deuxième jour, que nous ne pouvions pas sortir par ce froid sans un solide petit déjeuner, et nous obligea à avaler chacun les quatre croissant-petit-pain au chocolat et autre viennoiserie qu’il avait achetées pour nous tous. Je revois très bien cette montagne d’hydrocarbones sur la table ! J’avais du caractère et refusai cependant avec assez d’aplomb, le troisième croissant… je crois que si j’avais été sa propre fille, il m’aurait giflée et m’aurait fait manger de force. Sa fille a eu ses premières règles durant ce séjour, je n’étais pas encore pubère moi-même, et j’ai été très choquée qu’il la malmène comme il le fit le jour où elle tacha les draps.

Nous avions dû abréger notre séjour à la montagne, à cause d’un décès qui nous ramena en ville, et je rentrai alors chez mes parents, pour me gaver en cachette pendant tous les jours qui nous séparaient de la rentrée des classes.

Mon amie fit par la suite de nombreuses crises d’anorexie. Mais nous n’avons absolument jamais parlé ensemble, à l’époque nous ignorions totalement ce qui nous arrivait, et nous étions certainement persuadées chacune de notre côté que nous étions des monstres, anormales et uniques dans notre désarroi.

Après ces épisodes marquants, les prises alimentaires compulsives se sont succédées avec des périodes d’anorexie grave, dans une sorte de brouillard de ma mémoire. Je sais que l’été suivant, une photo de moi a été prise, et par la suite ma mère m’a demandé « qui est cette petite fille qui tient ton frère par la main ? ». C’était moi, bien entendu, mais ma propre mère ne me reconnaissait pas en photo, tellement j’étais décavée, sans substance ni éclat.

Je mangeais en cachette des quantités hallucinantes de gâteaux secs, de chocolat. Je refusais tous les repas en famille, notais de façon obsessionnelle mes « régimes » (j’ai conservé certains de ces cahiers, où le décompte effarant des calories faisait preuve du régime de famine que je m’imposais : à une époque de croissance, il pouvait se passer plusieurs jours, voire des semaines où je m’imposais des rations quotidiennes n’excédant pas les quatre à cinq cent calories… et j’allais au collège tous les jours, faisait de la natation et de la gymnastique, un peu d’athlétisme…). Je notais également mes pertes de poids, qui étaient très variables, et surtout, surtout, absolument pas en rapport avec mes prises alimentaires. Je pouvais jeûner désespérément sans perdre un centigramme… Mes règles ne survenaient pas, et je ne les attendais pas avec impatience. En revanche, mes seins poussaient, et je me voûtais de plus en plus pour les cacher, je me désespérais de cet accès trop visible de ma féminité, que je vivais comme une monstruosité.

Je n’osais plus me déshabiller au gymnase, moi qui adorais le sport, je m’inventais toutes sortes de prétexte pour manquer les compétitions, les manifestations où je pouvais avoir à me dénuder.

Moi qui étais très sociable – et le suis restée – j’oscillais de plus en plus entre des accès de timidité, de mise en retrait, et mon naturel reprenant le dessus, je devenais surexcitée, je militais avec vigueur et inconsistance : mon entourage me trouvais de plus en plus « bizarre », voire invivable et mes frères ne se privaient pas de me le faire sentir.

La crise d’adolescence avait bon dos pour tout « expliquer » aux yeux de mes parents, désemparés par mon attitude à laquelle ils ne comprenaient rien, désolés par mon obsession à vouloir maigrir, alors qu’ils n’y accordaient pas nécessairement la même importance que je le croyais.

Pensant me soutenir, ma mère m’entretenait soigneusement dans mes obsessions, suivant pour moi les mêmes régimes alimentaires, soi-disant pour « m’aider ». Mais, elle, elle était scrupuleuse et équilibrée ! C’était donc elle qui maigrissait régulièrement, sans effort autre que celui d’une diététique saine et savoureuse ! Je la haïssais copieusement. Je savais bien qu’elle ne s’empiffrait pas par derrière, qu’elle ne se faisait pas vomir ignominieusement en cachette, mais je ne songeais jamais que mon comportement pouvait être tout simplement pathologique et nécessitait de l’aide, et de la parole rassurante.

Je souffrais seule et m’enfonçais dans la dépression chronique.

Au bout de quelques années de ce régime, je n’en pouvais plus. Je n’avais même plus la force de me faire vomir, je commençais à m’arrondir de façon spectaculaire. Sans jamais devenir obèse, je devins une adolescente entièrement enrobée, bien musclée mais trop grosse. C’est alors que ma famille m’encouragea à faire des régimes amaigrissants ! Après avoir subi la pression de manger, je subissais la pression de me surveiller… Inutile de dire la confusion mentale dans laquelle j’étais.

Pendant ce temps j’étais devenue pubère. Peu de temps par la suite, je me défis également de ma virginité. Si la survenue de mes règles a été un événement joyeusement accueilli dans la famille, le dépucelage est bien entendu resté secret. Je commençai alors à mener des vies « multiples », secrètes, avec des sorties en cachette, au cours desquelles j’ai dû me mettre en danger sans même m’en rendre compte de nombreuses fois. . Les agressions sexuelles que je subissais parfois me laissaient en fait indifférente. Je prenais plaisir à séduire, et subissais les conséquences comme si cela était normal. Je n’avais qu’une seule crainte, celle d’être enceinte. Alors je consultai une gynécologue, et elle me prescrivit la pilule.

Je lui confiai mon problème de poids. Elle s’y intéressa avec beaucoup d’intelligence, m’aida au départ avec une prescription de régime diététique, le choix de la mini-pilule (c’était ses tout débuts), et une offre de suivi régulier que j’appréciai d’autant plus que je me sentais en confiance avec elle. C’est elle, la première, qui par la suite m’orienta vers le soutien psychothérapeutique lorsque les choses dégénérèrent visiblement.

Mais à l’époque, je n’ai jamais entendu parler de conduites alimentaires pathologiques, ni d’anorexie, ni de boulimie, ni de quoi que ce soit qui puisse m’avoir indiqué que je souffrais d’un trouble grave. Je m’accusais moi-même de faiblesse, je vivais dans la honte, la culpabilité et le désespoir. Je songeais sérieusement au suicide.

Elle m’indiqua une adresse de psychanalyste. Je lui rendis visite. Cet homme me sembla si gros que je ne donnai jamais suite à ce premier rendez-vous ! J’en ris encore 🙂 Il m’avait accueillie avec sa toute bienveillante neutralité professionnelle, et je devais lui sembler bien perturbée mais il n’avait rien à me proposer d’autre que des séances de divan, très onéreuses pour la lycéenne que j’étais.

Je passai avec succès mon baccalauréat. A cette époque, j’étais éperdue amoureuse d’un ami de mon frère aîné, mais il était évident que malgré toutes la « science » séductrice que j’avais acquise par ailleurs, je me comportais vis-à-vis de lui comme la petite sœurette de son camarade, vierge effarouchée et inconsistante, et qu’il ne me remarquait même pas. Mon frère était passablement agacé d’avoir l’impression que j’étais une idiote dès que ses copains étaient dans les parages, alors que par ailleurs il était assez fier de moi, parce que j’étais jolie et intelligente, mais je gâchais vraiment tout et semblais faire « exprès » de créer des situations embarrassantes. Bien entendu, la réalité m’apparaissait totalement distordue, et je ne me rendais absolument pas compte de ce jeu pervers. Je pleurais constamment dans ma chambre. Et ces séances de pleurs, vous savez certainement comment elles s’achevaient…

Je m’entendais si mal avec tout le monde de ma famille (sauf mon petit frère qui traversa toute cette période avec une candeur toute philosophique), que le mieux fut de partir le plus rapidement possible de la maison. Je commençai à travailler, tout en poursuivant des études à la fac, qui ne m’intéressaient pas entièrement. Je me sentais trop mal parmi mes pairs, constamment en compétition imaginaire, quant à l’image du corps et aux succès académiques. Le garçon dont j’étais tombée amoureuse préparait son prochain mariage avec une autre, je tombais alors amoureuse d’un autre, qui m’avoua qu’il était homosexuel. Je sortais et avais des aventures avec d’autres dont je n’étais jamais amoureuse, et qui vivaient dans d’autres milieux que celui dont j’étais issue. Je découvris tout un monde, m’en approchant dangereusement, avec la drogue dure, sans jamais oser. J’avais ma drogue à moi, et me gavais consciencieusement quand l’angoisse était trop présente.

Mes nouveaux « amis » vivaient dans des conditions difficiles. Je me dévouai beaucoup pour eux, lorsque des drames survenaient (suicide, overdose, avortement, emprisonnement…). Mon petit appartement et mon lit étaient toujours ouverts. Mon lit et moi avec.

Quelques mois avant de commencer la fac, j’avais contracté une mononucléose. Cette maladie, appelée la maladie « du baiser » avait donné lieu à de nombreuses plaisanteries familiales, parce que tout le monde croyait que j’avais fini par avoir gain de cause avec mon amoureux (l’ami de mon frère) qui l’avait lui aussi. Mais la seule bonne nouvelle qui était liée à cette infection bactérienne fatigante, c’est que le médecin qui me soigna s’aperçut de l’état de délabrement dans lequel des années d’anorexie-boulimie avaient laissé mon corps de dix-huit ans. Il eut la finesse de ne rien dire d’autre que « si tu veux t’en sortir, appelles-moi quand tu veux », et je lui en suis très reconnaissante : il ne jugeait pas, ne s’effarait pas, mais reconnaissait avec bonté ma détresse et m’offrait la seule chose que je voulais entendre : « de m’en sortir ».

Bien entendu, quelques semaines plus tard, je l’appelais. Il me parla d’un médecin à l’hôpital, un confrère de promo, qui se spécialisait dans les problèmes de nutrition. Il me recommanda à lui, et j’allai rapidement le voir.

Lui, était mince à souhait ! Nous eûmes un excellent contact d’emblée, et il m’écouta avec bienveillance lui aussi, mais sans neutralité : il m’indiqua avec fermeté l’urgence de la situation dans laquelle je me trouvais, et la voie qui selon lui il fallait que je suive. Il me proposait de suivre un traitement régulier dès la rentrée, traitement psychothérapeutique à raison d’une séance par semaine, à sa consultation à l’hôpital. Il me conseilla étrangement de surcroît de ne pas entamer d’études de psychologie. (Je m’inscrivais à la fac, et suivis effectivement son conseil, en m’inscrivant en fac de langues).

Ce médecin, devenu professeur renommé par la suite, je lui voue une reconnaissance éternelle. Je crois sincèrement que si j’écris aujourd’hui ce témoignage que vous lisez, c’est grâce à la patiente écoute qu’il a eue, grâce à la bonté qui s’est dégagée de notre travail en commun, grâce à l’accompagnement toujours fidèle qui a été le sien. Il m’a dit par la suite que cette reconnaissance que je lui vouais était réciproque car il a beaucoup appris de cette expérience, et que cette psychothérapie avait été la première qu’il entreprenait pour thérapie d’un trouble du comportement alimentaire. Chaque fois que je le vois intervenir sur un grand média, je souris à cette évocation.

Cette psychothérapie dura plus de sept ans. Je ne dirai pas que c’est cela qui guérit d’un T.C.A. Elle me fut nécessaire pour continuer à vivre, pour défaire les nombreux nœuds que j’avais emberlificotés avec mon attitude face à la vie, ma compréhension de la réalité. Mais le trouble n’est pas gommé comme par miracle par la simple cure de la parole.

J’étais très dépendante de cette thérapie. D’une fois par semaine, je passais à deux, parfois je dûs le voir trois fois, tant j’allais mal. Mon poids n’était jamais stable. Je ne me faisais plus vomir, mais parfois vomissais automatiquement, mes orgies alimentaires étaient démultipliées par le fait d’une plus grande autonomie financière, mes aventures sexuelles étaient nombreuses et souvent lamentables. J’en avais assez d’être dépendante de tant de choses, j’étais une grosse fumeuse également. On ne parlait pas encore du sida, mais comme je fréquentais beaucoup le milieu toxicomane, et que j’avais plusieurs amis homosexuels, j’appris des choses qui m’inquiétèrent beaucoup sur cette épidémie mortelle.

C’est à cette époque que je rencontrai celui qui allait devenir mon mari. Il finissait ses études et devait partir quelques années à l’étranger, boursier, pour obtenir un diplôme qu’il convoitait. Pendant les quatre années qui séparèrent cette rencontre de notre réunion, une sorte de « sursaut » fit que je fis le « ménage » dans ma vie. Je ne le fis pas véritablement volontairement : après avoir décidé d’arrêter la psychothérapie à l’hôpital, je m’étais aussi inscrite à un groupe « Weight Watchers ». J’avais perdu beaucoup de poids, une dizaine de kilos, j’étais heureuse de retrouver un corps qui me plaisait, je me sentais des ailes, et j’étais extrêmement active dans tous les groupes extra-professionnels que je fréquentais. Je décidai d’arrêter de fumer alors que nous devions faire de la randonnée en montagne avec des amis.

Une crise monumentale d’angoisse s’acheva par une boulimie (au fromage de Beaufort, une première !) et je rentrai chez moi désespérée, pour m’enfermer pendant trois jours, ne sortant que pour des « parcours de boulimie », soigneusement programmés d’une boulangerie à l’autre, dans lesquelles j’avais repéré les gâteaux qui me plaisaient le plus, chaque boulangerie sa spécialité, rapportant une bonne quinzaine de pâtisseries que j’engloutissai alors dans mon appartement dévasté, à l’image de mon mental à la dérive.

Mon jeune frère, s’apercevant que j’allais plutôt mal, m’incita à le rejoindre, à reprendre un peu pied dans la société et à retourner à mon groupe Weight Watchers même si ma crise de boulimie pouvait m’effrayer… J’y retournai et montai sur la balance. J’avouai au groupe que j’avais arrêté de fumer, mais ne parlai pas de la boulimie ; je ne savais pas qu’un groupe de parole aurait pu m’aider, et les Weight Watchers n’étaient pas structurés en en tenant compte. J’avais repris huit kilos, en huit jours d’absence… sur les dix que j’avais patiemment perdus pendant un an de contrôle diététique. Je m’enfonçais alors dans une lente dépression.

L’arrêt du tabac n’aidait pas les choses, le sevrage était très douloureux. Je devins insupportable. Au bout de quelque temps, je n’arrivais plus à organiser ma vie de base, je retournais m’installer un temps chez mes parents, les suppliant de m’aider. Ils étaient désolés de me voir dans un tel état, n’y comprenant pas grand-chose. Je restai chez eux pendant trois mois.

Tout allait mal, je me sentais très dévalorisée dans mon travail (une position de cadre dans une grande entreprise, la seule jeune femme de mon service, en compétition très ardue avec des hommes somme toute assez jaloux de moi), mes demandes de mutation étant refusées, la revalorisation de mon salaire étant repoussée…

Je n’avais que des relations d’hyper agressivité avec ceux que j’aimais, le groupe d’études, la chorale, tout le monde mettant cela sur le compte de mon sevrage tabagique. Je sentais que c’était plus grave cependant, mais ne savais pas ce qui se passait. Je finis par rappeler le médecin psychothérapeute qui m’avait suivie toutes ces années, je le revis pour lui dire que je me sentais prête pour une psychanalyse. Il me recommanda certaines adresses que j’emportais chez moi.

Je devins folle. Cela prit quelques semaines avant que cela dégénère. Je fis un épisode maniaque, mais avant que le délire soit si patent que l’on m’interne, j’eus le temps de faire cette « psychanalyse » sauvage, sans contrôle : tout mon inconscient, toutes vannes ouvertes, s’échappait comme un flot ininterrompu, incontrôlable, incontrôlé. Je m’amusais comme une petite folle, mais je n’étais plus de ce monde mental non plus. La chute a été dure.

L’hôpital psychiatrique. Un coma provoqué d’une semaine. Deux mois pour revenir lentement à la surface. Et la peur. La peur au ventre. La peur d’être psychotique. La peur de l’enfermement, la paranoïa vis-à-vis de tout ce qui est médecin, psychologue, psychiatre… la peur d’avoir définitivement contracté le sida, d’avoir grillé les connexions nerveuses indispensables à ma survie par l’abus de substances toxiques, l’abus de dérèglements hormonaux, l’abus de désordre métabolique. La rencontre avec les autres pathologies. Mais pas de parole. Seulement les médicaments.

Qu’une seule envie : m’en sortir. Arrêter, recommencer, vivre. Renaître.

Ce fut long, très long. J’étais obsédée par mon corps, par les régimes. Il fallait absolument que je reste mince. Je commençais par m’installer chez moi en colocation avec une camarade, au profil anorexique, mais ni l’une ni l’autre ne parlions de trouble de comportement alimentaire.

Nous parlions psy., manions beaucoup de concepts, décortiquions nos résistances et finissions par nous détester cordialement. J’étais suivie par un psychiatre, mais n’avais qu’une seule idée en tête : me sevrer des médicaments, du N…. et autres substances qui m’apparaissaient comme des saloperies bousillant mon corps et mon esprit. Pas question de prendre du l….

Au bout de deux/trois mois, je ne sais laquelle de nous deux était devenue le plus insupportable à l’autre, mais comme nous nous aimions vraiment, nous avons eu la sagesse de reprendre nos esprits et de nous séparer. Je reprenais ma vie solitaire et entamai une nouvelle phase de dépression, lorsqu’une cousine m’appela pour me dire carrément : « Je sais quel est ton problème, je t’ai pris un rendez-vous avec une chirurgienne esthétique dans ma clinique, va la voir ; tu as un problème d’image de soi ».

Devant autant d’aplomb, en fait, j’étais un peu soulagée que ma cousine – sans aucune once de psychologie – m’ait ainsi « prise en charge » ! Je trouvai plus facile de me rendre à ce rendez-vous tout pris, plutôt que de me poser des questions. Je rencontrai donc cette femme, fort gentille au demeurant, à qui j’exposai assez rapidement l’historique psychiatrique récent, et lui dit que je ne prendrais jamais la moindre décision sans en parler au préalable à mon médecin (psychiatre) traitant. Nous étions au mois d’août. Elle me proposa une demande de prise en charge à envoyer à la Sécurité Sociale, me conseilla fermement de ne pas faire de régimes « car les cellules ne doivent pas être vides » (!) et passa à autre chose. Je rentrai chez moi, assez effarée. C’était la première fois de ma vie que j’entendais parler de liposuccion, le coût de l’intervention était assez élevé, il s’agissait tout de même de m’inciser et de pomper une partie de ce que mon corps avait lui-même fabriqué, je n’étais pas sûre de moi, de trouver de l’espoir dans une solution de ce genre.

J’appelais à l’aide un de mes amants. Il vint à ma rescousse, m’écouta lui raconter le rendez-vous troublant que je venais d’avoir, ne se récria pas trop à l’idée de la chirurgie esthétique, me précisant simplement qu’il m’aimait comme j’étais mais que si cela devait contribuer à me faire m’aimer moi-même un peu plus, après tout pourquoi pas.

Nous passâmes la nuit ensemble, une nuit câline très apaisante et il me quitta le lendemain matin. Je débranchai alors mon frigidaire, après l’avoir soigneusement nettoyé, je vidai l’appartement de toutes mes provisions et entrai dans l’ultime crise d’anorexie de ma vie. Pendant plusieurs semaines, je ne me nourrissais quasiment plus ; je continuai à aller à mon travail, déjeunant à la cantine d’une crudité salade fruit yaourt avec mes collègues, et chez moi, je me lavais et me mettais immédiatement dans mon lit, avec de la lecture et mes cahiers. Je n’ouvrais même pas les rideaux, ne pénétrais jamais dans la moitié de l’appartement où se trouvaient cuisine et salon, je ne m’occupais plus de rien. L’angoisse montait. A la rentrée, je parlai à mon psychiatre, qui sentant l’urgence me conseilla de reprendre une psychothérapie ou d’aller consulter un collègue qui, je crois, me proposa des massages (drainage lymphatique ?). Ce dernier rendez-vous se passa comme dans un brouillard, je ne comprenais en fait déjà plus rien à ce que ce brave homme m’expliqua, j’étais comme tétanisée et mon cerveau ne fonctionnait plus très bien.

Comme le psychothérapeute consultait relativement près de mon travail, j’acceptai de suivre des séances avec lui. Je ne sais pas de quelle « école » il était, mais il n’était guère bavard, c’est le moins qu’on puisse dire. Il était avenant et très doux, mais son cabinet était sombre et surtout, surtout, tapissé d’une épaisse moquette… rouge. Je revois encore ce vermillon qui m’agressait. Je m’installais dans le grand fauteuil de cuir qui faisait face au psychothérapeute, qui attendait que je parle et m’écoutait. Il attendit longtemps. Je ne disais rien. Strictement rien. Au bout de la séance, je crois que c’était trois quarts d’heure, je m’extirpais du confortable fauteuil, et lui disais « au revoir » et précisais le jour où je le revoyais (je crois que j’y allais deux fois par semaine)…C’était avec les salutations d’entrée, les seuls mots que je prononçais durant cette mémorable psychothérapie ! Cela dura quelques mois. Rapidement, chaque séance se vit précéder d’un parcours de « boules », comme je m’étais mise à les appeler, à savoir que sortant du bureau où je travaillais, je fis de savants trajets pour rejoindre soit le bus, soit à pied le domicile de la consultation, afin de passer par des boulangeries attrayantes.

Comme je ne pouvais pas me faire vomir sur le chemin, et que je remettais ça en général pour le retour chez moi, je me mis à engraisser. Je ne me supportais plus.

Je n’allais plus chez mes parents de peur de les effrayer. Au total, je pris vingt-cinq kilos. Car dès que je me mis à visiblement grossir, je recommençai à apporter des « provisions » à la maison, mais je n’avais toujours pas rebranché mon frigidaire, il s’agissait donc pour moi de consommer immédiatement, à même le pot, en tailleur sur mon lit, dans la pénombre, des kilos et des kilos de laitage et autres préparations toutes faites. Le lendemain je repartais travailler, évitant désormais les collègues qui devaient se dire que j’étais bien mal barrée ! mais aucun d’entre eux ne fit le moindre geste ou n’eut la moindre parole – alors qu’ils savaient que j’avais été hospitalisée neuf mois plus tôt pour « dépression nerveuse » (c’est ainsi que l’information avait été transmise).

Un jour, une de mes amies très chères m’invita pour une soirée d’adieu car elle émigrait vers l’étranger. Je m’y rendis, tremblant que les amis que j’allais rencontrer soient effarés de mon aspect. J’étais énorme. A la même époque, le chef de chœur de ma chorale (abandonnée depuis mon hospitalisation) me rappela, car une choriste était décédée, et avait demandé que nous chantions à la messe de l’enterrement. J’aimais beaucoup cette fille, je me rendis bien évidemment à cette cérémonie et revis tous mes compagnons. L’atmosphère de tristesse qui nous accablait tous rendit les retrouvailles très émouvantes. Je pleurai. A la fois pour cette jeune femme disparue, mais aussi pour la détresse dans laquelle j’étais, pour l’épouvantable solitude qui était devenue ma vie, pour le désastre que je faisais de mon corps, de mon cœur et de mon esprit.

Ces quelques événements combinés faisaient une sorte de déclic dans ma tête. C’était l’hiver, mais il fallait que je sorte de ce lent « suicide » à la bouffe. Un soir, j’allai au cinéma, un jeune homme me parla, je lui demandai de m’offrir une rose puis de me laisser sans rien me demander. Il le fit avec beaucoup de gentillesse, en me disant « vous êtes très belle, et je vous respecterai dans votre désir ». Je n’étais plus un zombie transparent, j’avais réussi à dire quelque chose à quelqu’un. J’avais prévenu mon gentil psychothérapeute que ce serait la dernière séance, sans explications, et annoncé au psychiatre qui me suivait que cette thérapie était un échec. Je ne prenais plus de médicaments du tout depuis des mois, mon sevrage était réussi… au prix de ces vingt-cinq kilos.

J’ai commencé par nettoyer chez moi. J’ai replanté quelques fleurs à l’approche du printemps. J’ai rebranché le frigidaire et recommencé à m’alimenter normalement. Au mois d’avril, j’ai revu celui qui allait devenir mon mari, et j’ai commencé à le draguer sans vergogne. J’allais fêter mes trente ans. J’étais très belle mais je ne le savais pas. Je recommençais – ou plutôt je commençais pour la première fois de ma vie – à m’aimer, quelle que fut mon apparence physique. Je renouai avec mes amis, je repris le chant, je partis quelques jours chez des amis à l’étranger où je vécus des moments très forts, à enfin raconter ce qui m’était arrivé toutes ces années, je me libérai d’un poids immense, celui du mensonge. J’avouai mon immense détresse.

Je m’inscrivis à un stage de développement personnel, suivi d’un stage de travail sur la voix. Au cours de ce premier stage, je découvris des méthodes de relaxation extrêmement efficaces, un travail de visualisation mentale, que je pus prolonger lors du second stage. Ces quinze jours me firent un bien fou. Je découvris que je pouvais travailler sur moi-même, en m’écoutant, en apprenant à exprimer mes sentiments, en évitant le jugement. Je décidais de continuer dans cette voie, d’orienter mes activités professionnelles dans ce sens, et je cherchai peu à peu à me former aux techniques de communication, puis à la formation elle-même. J’appris beaucoup au cours de ces stages. Je découvrais la psychologie dans ses aspects théoriques, sans que je cherche à tous prix à répondre à mes angoisses existentielles.

J’étais prête.

J’allais mieux. Je n’étais plus constamment obsédée, constamment sur la défensive, constamment consciente d’un décalage infranchissable entre moi et le renvoi d’image de l’autre. Je commençais à prendre conscience de mes malaises et non plus à les subir. Je m’apercevais des signes avant-coureurs et pouvais alors mettre en oeuvre certaines de mes « stratégies » de secours. Je consultais à la demande le médecin psychiatre qui me suivait toujours depuis ma sortie d’hôpital, et qui se montrait toujours très ouvert à toutes mes « découvertes » : il acceptait que je ne prenne plus de médicaments si je sentais que je pouvais m’en passer, vérifiant par mon discours que je ne « décrochais » pas de la réalité.

Lorsque je parlais des thérapies « douces » qui m’attiraient, il reconnaissait son ignorance en la matière et me laissait latitude pour y trouver du soulagement (je commençais à m’intéresser aux tisanes, je recherchais des médicaments homéopathiques, je faisais des cures d’oligo-élements).

En fait, au lieu de constamment lutter contre moi-même, je m’acceptais comme souffrant, et je m’écoutais, j’acceptais que je puisse aller mal et je cherchais la réponse pour aller mieux au cœur même de mon mal-être ; si une crise d’angoisse m’étreignait, je ne repoussais pas l’échéance au-delà des limites supportables avant de demander de l’aide, que ce fut à un anxiolitique en petites quantités progressives, ou à un proche, voire au psychiatre. J’avais commencé une relation sérieuse avec le garçon que j’aimais. Je découvrais que je pouvais vivre au présent avec lui, me concentrant sur la relation « ici-et-maintenant », recherchant la meilleure communication possible, sans travestir mes sentiments.

Je maigrissais progressivement. Sans régimes. Sans me restreindre ni m’angoisser parce que j’aurais fait des « écarts ». Mes relations avec tout le monde avaient repris un tour normal. Je démissionnai et me mariai.

Une première grossesse se déroula comme un charme. Je surveillai activement mon poids. Le bébé était menu, et parfait. Je ne pris pas un gramme de plus que nécessaire tout en me nourrissant très bien. Je m’étais documentée soigneusement, je voulais donner toutes ses chances à mon corps et au bébé qui allait venir au monde. Je réussis ce challenge. Par la suite, toutes mes grossesses furent très faciles, les accouchements aussi, naturels et rapides. Je n’eus jamais de problème pour retrouver « la ligne » en quelques mois, même en allaitant de façon prolongée. Je n’ai plus jamais fait de régimes depuis cette très lointaine époque.

Aujourd’hui, cette histoire « ils se marièrent, eurent beaucoup d’enfants et furent heureux très longtemps » se poursuit. La vie n’est pas tous les jours complètement rose, les difficultés surgissent et les malheurs peuvent parfois changer le cours des décisions prises et à prendre, mais ces problèmes-là ne sont plus jamais vécus comme des catastrophes insurmontables, mais comme des épreuves à dépasser.

Qui dit problème dit solution d’abord, et approche positive pour la trouver. L’un de mes enfants doit surmonter un handicap provoqué par un trouble du développement (autisme) et j’ai beaucoup appris à son contact. Jusqu’à il y a quinze jours, je ne repensai plus jamais à l’horreur de mon adolescence, car depuis la naissance de mes enfants, j’ai vécu pour eux, par eux, avec eux, et ils sont encore trop jeunes pour s’être intéressés à l’enfance de leurs parents et poser des questions sur ce qui nous aura agités alors.

Mais ce jour viendra sans doute. Entretemps, j’ai trouvé ce site, et j’ai voulu écrire ce témoignage. Je crois que c’est la première fois que je fais une telle récapitulation. C’est étrange de faire défiler en quelques paragraphes toutes ces années. Qui me sembleraient à des années-lumière. Et c’est en cela que je sais que je suis guérie.