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Tout mon enfer

J’ai 20 ans et c’est seulement maintenant que je me décide à écrire mon histoire pour, peut-être, aider certains parents et surtout d’autres filles ou garçons qui vivent ce que je vis depuis l’âge de 15 ans.

Je suis une jeune fille qui a tout pour être heureuse, qui réussit ses études, je suis en master de gestion hôtelière, ce qui est un bac plus quatre. Pourtant un mal me ronge, un mal qui ne se voit pas, que l’on cache par peur de la réaction absurde des gens ignorant ce qu’est l’anorexie et la boulimie. Oui, je suis une anorexique boulimique!

Ma maladie a connu divers stades, j’ai les premiers temps traversé une période d’anorexie restrictive et puis, à l’âge de 18 ans j’ai sombré dans une anorexie- boulimie. Je m’étais toujours refusée d’écrire ces lignes dans le but de les éditer ne voulant pas blesser des personnes de ma famille. Ce témoignage fera mal à des proches mais j’ai l’espoir qu’il pourra peut-être m’aider à me délivrer de cette saleté de maladie.

Une grande question me préoccupe depuis plusieurs années: à quoi cela sert-il de vivre?

Décidemment aucune réponse ne me parvient . Mais je n’ai que 20 ans, je suis jeune, dans le plus bel âge de la vie d’après les adultes! Je déteste mon âge comme je déteste les cinq dernières années que seules mes deux maladies sont venues occuper pour me ronger petit à petit.

J’ai 20 ans et je cherche les causes de cette chute dans ce tourbillon. Après des jours, des années de réflexions, je sais et je suis convaincu que la rupture dans ma jeunesse n’a pas commencé à 15 ans mais beaucoup plus tôt, en 1987, à l’âge de 12 ans. Certes, l’anorexie s’est développée plus tard, mais elle n’est qu’une conséquence. J’essais du moins de m’en convaincre. J’essais de m’en sortir mais je n’y arrive pas. Des personnes peuvent dire que je suis une comédienne, que je manque de volonté; ce sont des ignorants car il n’y a pas plus volontaire qu’une anorexique.

Non! Non! Je ne peux pas et pourtant je la désire si fort cette guérison. J’ai envie de crier au monde: « regardez-moi, je suis anorexique, je suis boulimique, je suis malade et pas comédienne, je souffre! ». Fillette, j’était gaie, vive, heureuse, bon élève (je le suis toujours, c’est la seule chose qui me reste de l’ancienne Nathalie): une vraie poupée disait-on! Bref, je menais une enfance idéale dans le pays où je suis née le Cameroun, une vie remplie d’amis, de chaleur humaine. Ce sont des sensations que je n’ai jamais retrouvées en France. Ce pays, cette vie j’ai du la quitter en 1985.

Mes parents ont perdu leur travail et c’est ainsi que mon frère, de quatre ans plus jeune que moi, mes parents et moi nous nous sommes vu catapultés en France laissant derrière nous toute une vie, des souvenirs et nos plus chers amis. Voilà donc la France ce pays serait désormais le notre. Nous ne le connaissions qu’à travers les vacances que nous passions chez nos grands parents.

Sans maison nous sommes allés habiter chez mes grands parents paternels en Corrèze. J’entrais en CM2, une rentrée terrible, déchirante car j’étais loin de mon pays, de mon chez moi, je ne connaissais pas les gens. Je fus malade pendant plusieurs jours.

Très vite j’ai eu un terrible sentiment, celui de ne pas être comme les enfants de mon âge, j’étais différente. Pourquoi? Je l’ignore mais je le sentais très fort. Malgrè ce mal être je me suis fait des amis. Je tentais de m’habituer à ma nouvelle vie. La seule attache qui me restait de Douala était des photos et ma nounou Hélène que nous avions amené avec nous en France sur sa demande. C’était la seule heureuse d’être dans ce pays apparemment. Elle habitait avec nous, mais elle s’est mariée et s’est fait une nouvelle vie. Toutefois, on la voyait tous les jours, elle s’occupait de moi et mon frère, je l’adorais et malheureusement elle n’est plus de ce monde depuis 1993. Je reprenais petit à petit le dessus, je faisait du patin à glace, je me faisait à ma nouvelle école mais je n’aimais toujours pas la France. Mon père était toujours au chômage ainsi que ma mère et nous vivions chez mes grands parents.

La vie continuait tant bien que mal, malgré la souffrance interne de mes parents et ce sentiment de n’être pas chez nous. Mais ce terrible jour du 31 décembre 1986 vint tout bouleverser, ma vie et surtout celle de mon petit frère.

Rien ne serait plus comme avant, on venait de découvrir que mon frère, Frédéric, était atteint de diabète insulino- dépendant. A partir de ce jour il se réveillera avec une injection d’insuline et se mettra à table le soir après sa deuxième injection de la journée. Il vivait, et, nous vivions au rythme de ces deux piqures.

Mes grands parents se sont mis à chérir mon frère. Tout lui était accordé, pardonné, parce qu’il était diabétique. Mes grands parents n’ont plus d’yeux que pour lui et moi je suis relèguée au rang des figurants. Je dois dire que je vivais assez mal ce rejet mais je me taisais et encaissais.

Je n’avais plus le droit de me plaindre, de réclamer quoi que ce soit et surtout pas des choses sucrées car systématiquement le refrain retentissait à mes oreilles: « tu es égoïste, tu n’as pas à te plaindre, regarde ton frère, il est diabétique, a deux piqures par jour et il ne dit rien ». Vous pensez bien que cette rengaine était génante et je commençais à me culpabiliser, à pleurer en cachette, à me demander ce que j’avais fait de mal.

Mes copains qui n’avaient que 12 ans m’ont demandé un jour ce qui se passait; pourquoi étais-je différente d’avant? Je commençais déjà à perdre cette formidable envie de vivre que je désire tant retrouver aujourd’hui. Je supportais de moins en moins bien la vie chez ma grand mère et je détestais les vacances parce qu’elles signifiaient pour moi et mon frère un séjour chez mes grands parents paternels et maternels sans mes parents bien sur. Durant ces périodes, j’étais angoissée et je devenais une sorte de souffre douleur pour mes grands mères car personne, en l’occurence mes parents qui ont toujours tentaient de faire abstraction du diabète pour nous mettre mon frère et moi sur le même piédestal, n’étaient présents pour les amadouer et tempérer leurs humeurs.

J’ai entendu des mots inoubliables lorsqu’il viennent de grands parents, des êtres très proches de la famille. Ils me disaient insensible, c’est vrai je ne pleurais pas devant eux pour protéger mon frère qui était, après tout celui qui avait le plus de raisons de s’effondrer. Mais ont-ils seulement vu ces larmes qui coulaient de mes yeux le soir dans mon lit? Je ne croyais pas en Dieu et je me surprenais à prier Dieu de guérir Frédéric. Il ne m’a jamais répondu ce Dieu qui ne peut exister, je le sais aujourd’hui.

Des gens sont-ils assez idiots pour croire que parce quelqu’un ne pleure pas il n’est pas triste! Il est possible de souffrir en silence, c’était ce que je faisais. Au contraire de ma grand-mère maternelle, je ne suis pas démonstratrice. Elle, il faut qu’on lui dise que sa robe est belle sinon elle vous fais des reproches: « tu aurais pu me dire que j’étais bien habillée aujourd’hui! ». Combien de fois l’ai-je entendu cette phrase; je ne vais pas lui dire qu’elle est moche et si je la trouve bien je le pense mais je ne me sens pas l’obligation de lui dire. Cette formule de politesse, ces exclamations: « oh! Que tu es élégante! » me mettent hors de moi car on ne sait pas si la personne est franche ou tout simplement hypocrite dans le but d’être polie.

Enfin bref, je ne faisait jamais ce qu’il fallait. Je supportais donc de moins en moins bien mes grands parents. Eux, ils rejettaient toutes les fautes sur moi allant même je vous, le met dans le mil, à me traiter de chiante et même de connasse. Ce ne sont pas des mensonges ce sont de simples mots qui blessent au plus profond de l’être. Jamais je n’aurais pensé que des grands parents puissent traiter ainsi leur petite fille. Je ne pouvais rien dire, ni rien faire, j’étais une quille.

Je n’étais pas jalouse de mon frère, je ne lui en voulais pas, au contraire, je le protégeais le plus possible lorsque nous étions en vacances. Je ne dormais pas facilement car je tendais l’oreille pour saisir le moindre mouvement anormal de mon frère dans la chambre voisine qui pouvait annoncer une hypoglycémie. Je ne comprenais pas la différence brutale que l’on faisait entre lui et moi, c’était cela mon problème. Pourquoi? C’est vrai, mon frère est malade, mais il a un remède, moi je n’en ai pas pour ma maladie, il peut vivre comme les autres même si il doit faire très attention. Jamais au grand jamais je n’ai ignoré le handicap de Frédéric mais je m’efforçais de le traiter normalement.

En résumé, je me sentais inutile et même génante, j’avais beau chercher ma place, je ne parvenais pas à la trouver ou plutot à la retrouver. Le territoire était conquis et j’étais l’exilée. J’avais une seule envie: exister en dépi de la maladie de mon frère. Des scènes entre mes grands mères et moi m’ont à jamais marquées. Depuis toutes ces années j’ai gardé tout ce que je ressentais, j’ai accumulé les ressentiments, le chagrin. Aujourd’hui, je n’en peux plus, je suis si lasse! Alors, puisque je ne peux pas leur dire tout ceci, je l’écris.

Imaginez-vous qu’à 12 ans, brusquement, vous devez dire au revoir aux bonbons, aux boissons, au sucre parce que votre pauvre petit frère est diabétique? Je pense que j’ai eu du mal à l’accepter. Et, par surccroit c’était Fred par ci, Fred par là. Il avait tous les droits, toutes les qualités selon mes grands mères. S’il me tapait parfois et me laissait des bleus ou me mordait et que j’osais répliquer c’était moi la coupable; « j’étais une égoiste, je ne comprenais donc pas que mon frère avait des sautes d’humeur dûes à son taux de sucre dans le sang. Oui ,merci! Je le savais, je le plaignais mais je n’en étais pas pour autant un « pushing-ball ».

Un jour, comme ça, parce que j’avais mal au ventre et que j’étais en pleurs, une de mes grands mères m’ a dit que j’étais une « douillette et que j’aurais été incapable de supporter le traitement de mon frère ».

Encore et encore, je reste dans mon profond silence tentant, désespérément, de former cette carapace qui me serait tant utile. Cette situation me faisait terriblement souffrir. Ces mois de vacances étaient les moments que je redoutais. Deux personnes ont été témoin de ce déchirement avec mes grands mères : ma marraine et la femme de ménage.

Cette dernière alla même téléphoner à mes parents un jour en cachette pour leur dire qu’entre moi et ma grand mère ça se passait très mal. Ceci, je ne l’appris que très longtemps après par mes parents. Quant à ma marraine qui était en vacances avec moi (elle n’a que 5 ans de plus que moi) elle vécue mon calvaire en plus du sien. A l’époque elle était anorexique mais maintenant elle va bien et elle s’en est tirée très vite. Mes grands mères nous traitaient comme des étrangères. Tinou un jour a eu une crise d’angoisse, elle sanglotait dans un coin de la chambre et criait qu’elle voulait que quelqu’un la prenne dans ses bras.

Moi, qui ne savait pas ce qu’était l’anorexie, j’étais désemparée et ne souhaitais qu’une chose pouvoir la calmer, la consoler mais ma grand mère répliqua séchement: « je ne peux rien faire pour toi, je ne suis pas un garçon ». Elle n’avait rien compris! Ce que Tinou voulait c’était de l’affection, de la chaleur humaine, un soutien. Tout ceci, je l’ai compris à l’époque mais je le comprend d’autant plus maintenant qu’à mon tour je traverse la même maladie avec encore plus de gravité.

Tinou, elle a été fantastique. Elle a tenté de faire comprendre à ma grand mère ce que je pouvait ressentir. Les réponses que j’ai entendu durant ce fameux trajet alors que je venais de me réveiller, sans qu’elles s’en aperçoivent, furent crues, douloureuses: « je devais voir un psy parce que c’était moi qui n’allait pas bien. J’étais insensible, et je manipulais mes parents ». Insensé!

Des paroles de ce genre, des inepties pareilles, j’en eu d’autres échantillons comme cette nuit, lorsqu’à minuit ma grand mère maternelle est venue me chercher pour me parler. La scène dura deux heures. Ce fut la même chanson aux sentiments alimentée par les pleurs de ma grand mère me lançant en plein visage mon égoisme, ma stupidité. Je ne devais pas créer de problèmes à mes parents car ils avaient leur dose avec Frédéric. Pour illustrer tout ce joli exposé, elle se servit de sa vie et de celle de son fils omettant de parler de ma mère, que j’adore, et dont l’enfance ne fut pas aussi facile qu’on parait le laisser entendre, mais ça elle a oublié de le préciser. Cet argument était destiné à me faire pleurer davantage.

L’autre scène, qui me marqua au fer rouge, fut une fin de matinée où mon frère, mon oncle, ma meilleure amie et moi jouions au volley ball dans le jardin quand tout d’un coup mon frère commennça une hyppoglycémie. Mes grands et ma mère s’occupèrent de lui et nous ordonnèrent d’arrêter de jouer. Pourquoi, je ne l’ai pas saisi! Toujours est-il que je partis en pleurs et ne me mis pas à table en proie à la solitude. Mon amie vint la première me voir et me dit qu’à table mon oncle, sourd à 60%, m’avait défendu en disant tout haut et bien fort: « c’est comme si, moi, sourd, j’empéche les gens d’écouter de la musique sous prétexte que je ne peux l’entendre ».

Tout ceci je le revoyais dans mon sommeil qui était désormais empli des cris de mon frère la nuit, de ses convulsions terribles lors des hyppoglycémies, des mots de ma famille, et aussi de mes questions à moi même: qu’ai-je fais de mal? La réponse, je l’ignore encore. Dans le but de me racheter de je ne sais quelle faute, je décidais d’aider au maximum. Je mis le couvert, débarrassais… Je voulais qu’on soit fier de moi, que l’on m’aime, qu’on me pardonne. Je voulais être la petite fille d’avant ce 31 décembre 1986. Je ne le redeviendrais jamais!

Toute cette haine, tous ces cauchemars allaient en grossissant, je ne savais plus comment faire comprendre que j’étais présente, vivante.

La solution, ou plutôt ce que je crus être une solution, me vint vite; puisque mon frère était malade, je devais l’être aussi. Mais comment faire? Je n’eus pas à chercher puisque cette saleté d’anorexie s’est emparée de moi.

Malheureusement ce n’est pas une maladie visible donc les gens s’en moquent. Inconsciemment, je me mis à moins manger, à maigrir. Pour moi, ce n’était qu’un simple régime au début. On m’appellait grosses fesses, on me tapait sur les fesses en disant « ah, c’est bien rebondi! » tandis qu’à ma mère, à chaque visite de mes grands mères, on lui disait « oh que vous êtes mince! ».

Etant très sportive mon papa m’achetait un croissant après ma séance de volley de 3 heures et ma grand-mère maternelle forte de son régime récent avec l’aide de Weight Watcheur me culpabilisait en me disant que ce n’était pas bon, ça allait directement sur les fesses. J’étais une adolescente, donc un être fragile, surveillant son physique et de plus fascinée par ces manequins que le monde nous imposait et continue à nous imposer: être longiligne voilà tout! L’intérieur de la personne n’avait plus d’importance. Les valeurs morales, le simple sens critique des gens étaient bafoués. Il fallait être comme ça! La société stéréotype gagnait et j’étais, comme le sont toutes les jeunes filles, la victime idéale.

Ce régime forcé par des mots qui m’ont blessé tourna au vinaigre puisque de 55 kg pour 1,65 m je passais à 40 kg en six mois. Malgrè ceci, je me sentais grosse. Mes parents me disaient maigre mais la glace me renvoyait, et, me renvoie une image de grosse.

Au début j’étais active, peu à peu je perdis cette énergie. Mes parents impuissants, malheureux, je le sais, ce qui me faisait encore plus mal, m’ont envoyé consulter une psychotérapeute : Mme A… au Kremlin Bicêtre dans le meilleur service pour adolescents, celui du professeur C…

C’est dans ce service que Solenne vécut son enfermement, son isolement qui devait la guérir. Pourtant, trois ans plus tard, elle se jetait sous une rame de métro.

J’allais donc voir cette dame (il faut rester polie) tous les 15 jours le lundi matin ce qui me faisait manquer l’école. C’était dur très dur et je ne pouvait pas la voir.

Tout ce qu’elle fut capable de me faire c’est du mal. Par exemple, le premier jour elle voulut me faire une prise de sang, moi qui n’aime pas ça j’ai demandé à ma maman de venir avec moi, mais, madame le psy, n’a pas voulu et elle me traina dans le couloir avec une infirmière, en pleurs devant tout le monde. Je fus humiliée et ce fut fini, mon opinion était faite.

Les consultations étaient interminables, 45 min de vide, de questions commençant toutes par des « pourquoi », du style: « pourquoi préfères- tu le soir au matin? ». « Te disputes-tu avec ton frère le matin ou le soir ? ». Incompréhensible! En fait elle gagnait son argent et le reste tant pis.

Elle me pesait et prenait ma tension. J’étais inerte, je ne mangeais plus, les repas étaient un combat de chaque instant, je ne contrôlais plus rien. J’étais si mal!

Ma famille était désemparée, ma mère pleurait en me tendant un gateau pour essayer de me faire manger. Mais je ne pouvais pas, il y avait cette petite voix, celle qui gagnait toujours, celle qui disait « non Nathalie continue à te priver ».

Mon combat pour essayer de retrouver une place était une lutte éreintante, de chaque minute, et je lutte toujours aussi fort. Pourtant mes grands parents n’étaient pas au courant de tout ceci, ils ignoraient mes consultations.Je pense qu’il n’ont pas tellement cherché à savoir.

Je manquais de plus en plus l’école et j’essayais de rattraper. Mes professeurs étaient au courant et se sont bien comportés vis à vis de tout ceci. Avec mes cours à la maison, mon goût pour l’école, où je ne pouvais même plus aller, j’ai réussi à passer en première.

Je n’en pouvais plus, j’étais seule, tous mes copains avaient fuit. Heureusement ma maman et mon papa, que j’adore par dessus tout, étaient là et essayaient de patienter. Parfois c’était dur et je le comprends dans un sens. J’ai peur du jour où il ne seront plus là!

De mois en mois, ma santé se dégradait, si bien qu’un jour ce qui devait arriver arriva, je dus être hospitalisée avec 36 de poult, 8 de tension et 40 kg. Ce fut une chute, tout s’écroulait. J’étais paniquée et en même temps, au fond de moi, un soulagement discret, l’espoir d’une guérison: « quand je sortirai je serai la Nathalie d’avant ». Utopie, foutaise! Que soit maudit cette pensée!

C’est ainsi que, du 17 décembre  au 23 décembre , j’ai fait connaissance avec ma chambre du kremlin Bîcetre. J’étais seule dans ma chambre ce qui me convenait parfaitement. Dès le premier jour, j’eus droit aux prises de sang révélant la catastrophe de mon état, mes carences en sel minéraux, en fer, calcium, phosphore, aux radios des poumons. On me mis également sous électrocardiogramme permanent, jour et nuit, pour surveiller mon coeur dont les pulsations étaient inquiétantes.

J’étais en survie selon les docteurs.

Heureusement, j’eus la chance formidable de ne pas connaître ce que connus Valérie Valère ou Solenne un an plus tard dans ce même service et, peut être même, qui sait, dans la même chambre: l’isolement qui ressemble plus à un séjour carcéral qu’à un séjour à l’hôpital. Mais je sais que mes parents qui s’étaient renseignés au maximum en lisant des livres, des témoignages, auraient refusé ce soit-disant « contrat » ressemblant à un chantage.

L’isolement, c’est la carotte qui fait avancer l’âne: « si tu prends 2 kg tu pourras avoir des livres et un stylo ». « Si tu perd 1 kg on te retire ta peluche ». Mais ce qui caractérise l’iolement c’est la séparation de la malade et de sa famille; pas de visites, pas de sorties, pas de courrier et pas de téléphone. Je n’aurais pu supporter ce traitement qui fait plus de mal que de bien et où on perd toute personnalité, liberté et dignité. Je ne sais qui a inventé cette espèce de thérapie Je ne comprends pas que des docteurs puissent oser infliger ceci à des malades: ce sont des victimes et non des coupables. Personne n’est coupable!

L’anorexie et la boulimie sont des maladies seulement elles sont impalpables. Met-on des cancereux en isolement ? Non, parce que leur souffrance se soigne ou se soulage avec de la morphine. Certes la mort est souvent au bout du chemin mais on meurt aussi de l’anorexie (5%). Il semble que les gens et le corps médical aient peurs de cette maladie parce qu’ils ne savent pas la soigner et sont totalement ignorants. Par conséquent, la meilleure façon reste de se protéger, de parquer les anorexiques, de les culpabiliser afin d’éviter de se sentir soi-même mal à l’aise, et d’éviter de se poser des questions.

La société a une part de responsabilité puisque c’est elle qui met en place les canons de la beauté actuels: minceur et grandeur comme les mannequins.

Mon séjour se déroula plus ou moins bien. Mes parents venaient me voir tous les jours et dès qu’ils partaient j’essayais de dormir pour les retrouver plus vite le lendemain.

Ma première question au médecin fut « est-ce-que je serai sortie pour Noël? ». J’eus la formidable réponse: « Tout dépend de toi, tu n’as qu’as manger ». Croyez-moi on mange dans ce cas là, sans pour autant avoir de plaisir. Tout ce qui importait à leurs yeux c’était le poids et ce maudit rythme cardiaque qui devait remonter au moins à 55 pulsations minutes pour me laisser sortir. Pour mieux surveiller ce rythme l’électrocardiogramme sonnait dès que le poult descendait en dessous de 42. La nuit j’essayais de lutter contre la fatigue et le sommeil afin que l’appareil ne sonne pas car le rythme faiblissait. Mais j’avais beau faire attention, je m’endormais et les infirmières venaient toutes les cinq minutes pour l’arrêter.

Je fus d’ailleurs absolument scandalisée lorsqu’une nuit, l’infirmière de garde vint me voir, pour au moins la cinquième fois, et me dit, agacée par la sonnerie de l’electrocardiogramme: « écoute, si il sonne de nouveau, tu appuis sur ce bouton pour l’arrêter ». Heureusement que je n’étais par cardiaque car j’aurais pu crever tranquille!

Mes parents commençaient à s’impatienter, car comme à leur habitude, les médecins ne voulaient rien dire, ne communiquaient pas les résultats et n’avertissaient pas mes parents des examens que l’on me faisait. Je ne l’étais pas plus. Un matin on vint me prendre, on me mis sur une chaise et on refusa de me dire où j’allais. Ce fut le brancardier qui me renseigna en me voyant appeurée, perdue; on allait me faire une échographie du coeur et pour cela on m’emmenait au service de cardiologie. Je me suis retrouvais seule, au milieu de personnes âgées. On me mit dans une salle sombre et en me demandant de me déshabiller, le médecin arrivait tout de suite. J’attendis ainsi, toute nue, sur une table froide, dans une salle froide ayant comme seule manteau naturel mes 40 Kg. C’est une honte, je ne suis pas un numéro! Elle est belle la médecine!

Enfin le 22 au soir ma psy, qui s’était comme volatilisée pendant mon séjour, et une espèce de sorcière, la chef de service, vinrent m’annoncer que je sortais le lendemain. Ma joie fut grandiose, je courrus téléphoner à un copain et je dus appeler ma grand-mère maternelle sous la demande express de mamman. Le premier coup de téléphone fut agréable, revivifiant mais la conversation avec ma grand-mère fut plutot surprenante:

« – Allo mamie, je sors demain.
– C’est très bien, nous sommes très heureux pour toi.
– Moi aussi je suis contente.
– Surtout ne te soucie pas de ce que nous pouvons penser ».

Ces derniers mots me glacèrent, ils voulaient bien dire ce qu’ils voulaient dire; ils pensaient quelques chose du fait que je n’avais pas désiré leurs visites. La guérison commençait bien!

Je passais un Noël formidable. Je mangeais beaucoup mais c’était normal car j’avais tellement été privée, mes parents tentaient de me rassurer. Pourtant, cette impression de renaissance ne fut qu’éphémère. En effet, je n’acceptais pas de regrossir. En janvier, je sombrais dans la dépression. Je pleurais, mangeais beaucoup sans pouvoir m’arrêter, j’avais faim; je faisais des crises de boulimie. J’étais épuisée.

Mes parents, ayant été déçus et offusqués par l’attitude de ma psy qui n’était attaché qu’au côté pécunier de son métier et ne s’en cachait pas, m’emmenèrent consulter un psychiatre sous les conseils de notre médecin généraliste, le seul docteur à trouver gràce à mes yeux. Ce psychiatre me mis sous Valium, mais il était tout aussi imcompétant que la précédente puisque quand nous sommes allés le voir ma mère et moi la deuxième fois, il nous répéta texto les mots qu’il nous avait dit une semaine auparavant et nous refit une ordonnance de valium. Il ne se souvenait plus de nous, c’était évident! Ma mère et moi nous nous sommes regardées et comprises: il ne nous reverrait plus.

Je suivis donc le traitement de valium qui calmait mes crises d’angoisses et me mis en tête de m’en sortir seule. Mais j’ai rechuté puisque j’ai remaigri. Je décidais aussi d’arrêter de prendre du valium car j’en étais dépendante.

Ce fut dur mais le résultat fut appréciable. Je suis parvenue à stabiliser mon état c’est à dire que je n’avais plus des pics énormes d’angoisse ni de tremblements et, surtout, j’avais les idées claires tout le temps. Le moral, lui, ne remontait pas. Je manquais l’école.

J’étais si épuisée! Pour embellir l’ensemble,une prise de sang révéla une mononucléose. A partir de mai j’ai arrêté d’aller à l’école en obtenant tout de même mon passage en première A1.

Je passe mon temps à la maison, trop épuisée pour faire quoi que ce soit. J’essaie de toutes mes forces de lutter, de reprendre goût à cette vie que je commence à haïr. Je n’ai jamais réussi quelque chose si ce n’est ma scolarité parfaite. J’essaie, sur les conseils de ma mère, de refaire du sport, d’aller vers les autres mais personne ne veut plus de moi, on me fuit.

Même ceux que je croyais être des amis s’appliquent à m’éviter. C’est vrai, je ne suis pas très gaie! Je me réfugie dans ma solitude qui devient parfois un poids trop lourd. Du côté coeur ce n’est pas mieux, personne! Le vide le plus total!

Pourtant, moi j’aime un garçon, le même depuis deux ans. Je l’aime plus que tout, il ne voit rien ou plutot semble faire l’aveugle. Il profite de la situation. De lui j’accèpte n’importe quoi. Il me promet de venir me voir, nous sommes voisins, et naïve, je l’attends toute la journée. Personne ne viendra. Je fonds en larmes. « Pourquoi m’as-tu fais ça ? » Je m’accroche, il ne me reste que lui à qui parler. Ensemble on parle de tout, on est des amis pour lui du moins. Pour moi il est plus qu’un simple copain. Je finirai par m’ouvrir lui dire que je l’aime, il ne veut rien de plus par peur de cacher cette formidable complicité difficile à instaurer entre une fille et un garçon. Je gobe encore et toujours comme la bonne poire que je suis. Je l’aime tellement que j’accepte de le prendre comme un ami, je ne veux pas le perdre. Je l’aime et je ne pense pas pouvoir l’oublier. Il m’a fasciné, il m’a fait du mal mais j’ai toujours pardonné ses paroles qui font mal, si mal ! Ceci mes parents ne le comprennent pas. Pour eux, l’amour n’est pas véritable lorsqu’on a que 15 ans. A l’époque, il ignorait ma maladie et ne s’était rendu compte de rien car en 1991 nous n’étions pas dans la même classe et nous ne nous voyons jamais : nous nous parlions par téléphone. Je ne lui dirai qu’en 1995!

Encore sur les conseils de ma mère, une dame formidable, mais qui a du mal a comprendre que je n’ai pas le même caractère qu’elle, je m’inscris à un stage au mois d’août de volley-ball. Je suis casanière comme mon père tandis que ma mère est plutot du style voyageuse, aimant sortir.

Me voici donc, en août sur le quai d’une gare en compagnie d’autres ados: direction Sex dans les Pyrénées. Au programme sept heures de volley intensif par jour. J’espère tenir avec le poids que j’ai repris. Je pèse 50 kg et ma mononucléose est encore présente. Je rencontre des gens intéressants, sympas. Cela ne suffit pas. Je commence à angoisser, mes parents me manquent. Je pleure au téléphone. Je suis fatiguée. Trois jours, c’est le temps que je résisterai. Trois jours au lieu de neuf jours. Désolé papa, maman, je n’ai pas pu tenir. Je me retrouve donc dans l’avion, direction la maison, une maison que je n’aime pas parce que je n’y ai pas de bon souvenirs.

La rentrée approche et j’ai peur car je change d’école. Peu à peu je regrossis. Je mange mais je culpabilise. Au moins mes parents semblent plus heureux. J’ai des fois l’impression qu’ils ne se rendent pas comptent de ce que je peux ressentir. Si je mange et si je regrossis c’est que tout va bien, selon eux. J’atteins en septembre les 52 kg. Ma mère me dit un jour « tu es bien comme ça » elle prend à parti mon père qui répond une chose que je n’oublierais jamais: « de toutes façons ma fille est toujours bien ». Des mots que j’aurais tant désiré entendre dans la bouche de ma mère. Non, pour elle je suis bien comme ça! Si je grossis, je ne le serais plus et si je maigris idem. Pour elle, avant j’étais rondelette.

Mon premier régime, à l’âge de douze ans, c’est elle qui m’a proposé de le faire. Je me souviens de ce jour où mon oncle me fit une remarque comme quoi j’allais être une boule parce que je me reservais une part de gâteau. J’ai explosé, je suis partie de table en pleurs. Ma mère est venu me voir et au lieu de me consoler, de me rassurer, elle me dit: « si tu veux je vais t’aider à faire un petit régime. Si tu mange 1500 Kcal par jour tu maigriras. Tu pourrais perdre 4 ou 5 KG ». Je pesais 57 Kg pour 1M64.

J’ai accepté parce que je voulais qu’elle soit fière de moi, parce que je voulais l’écouter. Mes grands-mères m’avaient dit de pas créer d’ennuis! Et puis après tout elle avait peut être raison, peut être qu’après cela mes grands-mères me diraient à moi aussi que je suis mince.

Voilà le problème que j’ai avec ma mère: je ne suis jamais bien pour elle. Depuis que j’ai douze ans, j’entends: « tu devrais faire un régime, tu dois regrossir, tu devrais refaire du sport ». A tout ceci, je m’y suis appliquée, même à haute dose.

Je faisais du sport tous les jours ce qui me vaudra en 1994 deux hernies discales. Je regrossissais, mais, en 1994 elle me dira que j’ai trop grossi, il faut que je perde du poids et me conseilla de suivre un régime à base de susbtitut de repas. Ce que je ferais. Je n’ai jamais compris qu’après m’avoir vu si désemparé, rejetant toute nourriture, proche de la mort, comme me l’avait dit le docteur à l’hôpital, elle ait pu me dire ça? Moi quand je lui disais est-ce que j’ai grossi? Ai-je trop mangé? Suis-je bien? C’était pour qu’elle me rassure. Elle m’aurait menti si elle avait dit « oui » m’a t-elle répondu.

Décidemment je suis une handicapée de la vie! Je n’arrive pas à leur montrer que j’ai un besoin immense d’amour, que je veux qu’ils me considèrent bien malgré ma maigreur ou mon poids trop élevé. Je n’ai jamais dépassé les 65 kg pour 1 m 65 ce qui reste dans les normes selon les nutrionnistes mais ça je ne l’accepterait jamais. Je veux être mince!

Je rentre en première A1 et je dois en plus affronter l’inconnu. J’erre dans cette cour de ma nouvelle école où aucun visage ne m’est familié. Personne ne vient me voir, eux ils se connaissent depuis la sixième car c’est une petite structure. Les dés sont jetés je le sens, je n’aurai pas d’amis cette année encore.

Pourtant dans un coin, j’aperçois une fille toute de noir vétue, maigre, seule, assise, pensive. J’ai ressenti quelque chose à ce moment précis, un pincement au coeur et la très forte intuition qu’elle étais anorexique, comme moi. Je me suis approchée pour lui parler. Elle était ici depuis la seconde mais n’avait pas d’amis, personne ne lui parlait. Nous ne nous sommes pas quittées.

Dès le premier passage à la cantine j’ai su que j’avais touché juste: elle était comme moi. Ce fut un soulagement immense et Laurence, c’est son prénom, m’aida énormément. A travers elle, j’ai vu ce qu’avait vécu mon entourage. Je me revoyais en elle et découvrais des comportements dont je n’avais pas conscience étant malade- je l’étais encore mais plus physiquement, je remangeais mais dans ma tête c’était affreux. J’essayais de ne pas le montrer pour ne pas énerver mes parents qui en ont marre car je suis impossible comme ma mère me l’a dit et je vais faire fuire tout le monde.

Mon silence semble d’ailleurs leur convenir! Ils sont probablement soulagés ou ils ne veulent plus voir mes souffrances et les supporter. Je restais des heures à côté de Laurence même si elle ne parlait pas je savais que seule ma présence lui faisait plus de bien que n’importe quelle nourriture. C’était mon amie et elle le restera toujours car nous avons le même mal. Je pouvais mesurer le degré de sa souffrance pour l’avoir connue. Je voulais la guérir ce qui est idiot puisque je n’arrive pas à me guérir. Je lui expliquais les phases de ma maladie mais lui cachais ce qui suivait et ce que je vivais au même moment: la déprime et les crises de boulimie.

Je l’aidais à manger un tout petit peu en me forçant moi même à avaler un gâteau pour essayer de la convaincre que ce maudit gâteau n’aurait aucune incidence sur notre quête éternelle de la perfection. Je l’écoutais quand les autres la fuyaient comme une pestiférée. Un jour elle eut un malaise et je l’ai emmenée chez moi car ses parents étaient absents une semaine. Le lendemain deux filles de ma classe vinrent me voire :

– Nathalie que peut-on faire pour aider Laurence?
– Vous pouvez tout simplement lui parler.

Elles se retournèrent immédiatement et jamais n’allèrent voir Laurence! C’est dans ces moments là qu’on s’aperçoit de lacheté de beaucoup de gens. Donner de l’argent, c’est facile mais faire preuve d’humanité, de solidarité, c’est une autre paire de manches, c’est une tâche ardue pour des gens qui ne voient que leurs problèmes, qui vous assènent des théories à tout bout de champ. Dans les actes, comme par hasard, on ne retrouve plus personne.

Ma grand-mère maternelle est tout à fait dans ce style. Toujours elle fait la morale, donne des leçons qu’elle n’applique pas elle même. Elle aime s’écouter et les problèmes des autres deviennent insignifiants sauf ceux de son fils, Dieu en personne pour elle; sa fille c’est autre chose, tout va bien chez elle même si son fils est diabétique, sa fille anorexique-boulimique, mais ça, c’est un sujet tabou, et si sa propre fille est un peu déprimée car elle ne travaille plus depuis que nous sommes en France.

Tout ce que j’ai fait pour Laurence je le faisais parce que j’aurais tellement aimé que quelqu’un le fasse pour moi dans les même moments. Ce sont des gestes simples, faciles mais si beaux et importants aux yeux d’une anorexique.

Laurence démenagea en janvier 1992 et partit à la Réunion sans finir l’année. J’ai pleuré, je me retrouvais seule mais j’avais un immense soulagement elle ne connaitrait pas l’hôpital. Nous nous voyons encore une fois par an à Noël. Je suis contente parcequ’elle m’a appris qu’elle revenais en France dans deux mois en Décembre 1996. Elle a repris du poids et moi j’ai énormément remaigri.

La fin de l’année et l’année suivante je les ai passées avec comme seul objectif mon bac. Sans amis ni même petit ami sauf des flirts qui m’ont pris pour des objets, j’occupe mes journées sans m’ennuyer mais parfois à certains moments la solitude est très lourde et je pleure.

Dans la rue la vision d’un groupe de jeunes m’écorche, la vision de deux amoureux m’arrache le coeur. Mes temps libres je les passent à penser, à réflèchir tant est si bien que ma tête est prête à exploser.

Personne ne peut s’imaginer combien tant de questions peuvent user et fatiguer une personne. C’est ce que j’étais, usée par mes « pourquoi pas moi? ». « Qu’ai-je fait de mal? ». Je n’avais plus envie de vivre, je préférais mourir mais je restais car mourir est égoïste selon les autres. N’est-ce pas aussi égoïste de demander à quelqu’un de vivre sans goût, de survivre? Je ne sais pas! Je pense que la question est très complexe. Malgré tout j’essaie de pleurer en silence, mes larmes coulent toutes seules. Je dois avoir une sacré réserve puisque je pleure quatre ans après.

Je tente avec des efforts incroyables, que personne même pas mes parents ne peuvent soupçonner, de garder un poids correct. C’est dur, très dur. Je me prive tout le temps et j’ai constamment faim. Je lutte avec, tout de fois, un sentiment sourd que le tourbillon m’emportera de nouveau. quand ? Je ne le sais pas. Mais à quoi cela sert-il de lutter puisque personne ne vient combler ma solitude , puisque malgré mes efforts (même si ma mère en doute) les autres gens de mon âge me fuientt, puisque mes grands-mères ne me disent pas que je suis mince? Je me le demende! Autant être obèse et moche, au moins je connaitrais la raison.

Non! Vous ne gagnerez pas! Je lutterais même si je me fait prendre à mon propre piège. En effet, l’anorexie est un piège. Au début, on maigri, on contrôle son corps, on montre aux autres qu’on a de la volonté. Ce n’est qu’un bref passage. Peu à peu le malaise, le vide, la perte d’énergie gagnent et tout s’effondre. Votre soit disant solution est pire que le mal d’avant. On soigne un mal par un autre mal tout en se perdant en chemin.

En ce qui me concerne, cinq ans après, je ne me suis pas retrouvée. J’erre toujours dans ce cercle vicieux de l’anorexie-boulimie. Je désespère!

 

Juillet , je décroche mon bac en ratant la mention de trois points malgré mon 17 en Latin. Je suis triste, déçue. Mes parents sont contents, l’essentiel est de l’avoir me disent-ils, mais je ne suis pas satisfaite de moi.

Maintenant direction l’école hôtelière d’Ecully et non de Lausanne, j’ai échoué au concours et ai déçu mes parents j’en suis certaine. Ils désiraient que j’aille à Lausanne. J’adore l’hôtellerie, la cuisine et depuis la quatrième je veux faire ce métier. Mes professeurs et mes parents auraient plutot souhaité que je fasse HEC ou Cagne. Ma grand-mère m’a dit: « il ne faut pas viser bas ». Quel plaisir d’entendre cela! Ne seront-ils jamais contents de moi ? Vais-je un jour trouver grâce à leurs yeux ?

Avant d’entrer dans cette école de Lyon, parrainée par Bocuse, (une superbe école mais je saurais que c’est une prison aux barreaux dorés. Vous le trouvez beau ce château! Une fois dedans, un seul souhait vous hante: en sortir, vous le détestez!) je dois faire un stage de deux mois en cuisine aux Trianon Palace dans le restaurant du célèbre G. Vié.

A cause de cela je perds une année et ne rentrerai, par conséquent, à Lyon qu’en 1994. Du 19 octobre 1994 au 19 décembre 1994, je découvre tout un monde, celui d’un restaurant. J’ai passé deux mois très pénibles physiquement et moralement du au fait que j’étais la seule fille de l’équipe. C’est un milieu particulièrement « macho »! En dépi de cette ambiance, je suis parvenue à me faire un trou et je suis très vite devenue une sorte d’attraction, de chouchou.

Ce fut une expérience formidable qui m’a permis entre autre de connaître le garçon avec qui je suis encore trois après. C’est un jour à inscrire d’une pierre blanche! Moi, Nathalie, avec mes problèmes j’ai arponné quelqu’un! Le pauvre dans quel guépier il s’est mis! Bonne chance, je suis coriace et difficile! Il travaillait dans le restaurant en tant que sommelier. Lui au moins il m’a pris avec mes problèmes, mes défauts.

Deux mois c’est très court. En décembre je me retrouve sans rien faire, pas d’école pas de cours ce qui me manquent. Mon ami Eric travaille toute la journée. Alors, moi, je cours mes 8 km quotidiens, je me défoule sur un cours de tennis ou je glisse sur la patinoire de Boulogne Billancourt.

Le sport m’évite de penser, de trop penser. Parfoi, j’en ai marre mais je me sens obligé de faire du sport par peur de grossir et de ne plus être comme ma mère le souhaite. Je me force malgrè ces crampes aux jambes et surtout ce mal de dos lancinant qui me fait mal à en pleurer. J’ai trop mal!

Je demande à ma mère de prendre rendez-vous chez un médecin sportif-neurologue. Verdict après un scanner : deux hernies discales. Résultat : plus de sport et un corset en plâtre. Je pleure, je suis furieuse. Quand je croyais aller mieux tout s’écroule, on m’enlève ce qui me maintenait en vie cette année-la : le sport. J’essairais de courir avec ce maudit corset mais c’est impossible. En plus de cela je venais de trouver un petit boulot qui m’occupais trois heures par jour dans une chaine de restauration rapide. J’ai continué à travailler mais avec cet étau m’oppressant le ventre et l’estomac c’était épuisant. Le mal ne s’apaise pas, alors les piqures insuportables d’anti-inflammatoires s’ajoutent au traitement une fois par jour sur la hanche juste l’endroit où le corset appuie bien. Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes! On m’a enlevé, enfin, sur les conseils d’un ostéopate mon corset en avril 1994. C’est le soulagement mais le sport est toujours interdit. De toute manière j’en ai marre! Je ne veux plus me forcer. Je suis lasse, je ne peux plus lutter. Je n’ai plus envie de faire de sport. Je sens que je ne vais pas bien. J’ai le moral en dessous de zéro.

C’est le jour de la fête des mères, nous sommes en mai. Pour fêter cette occasion nous allons mes parents, mon frère et moi au restaurant. Ce sera une pizzéria. J’adore la cuisine italienne. Je prends un plat sans entrée ni dessert contrairement à mes parents et à mon frère. Je les regarde mourrant d’envie de faire comme eux. Je souffre de les voir manger sans se culpabiliser. J’aurais tant aimé qu’un d’eux m’incite à manger comme eux; personne ne le fera. Ma mère me dit que c’est bien mais elle ne sait pas à quel prix je résiste. Elle me trouve grossie, c’est vrai. Je pèse 64, 65 kg. Mais je sais plus ou j’en suis. J’ai tout fait pour maigrir, jusqu’à me rendre aux frontières de la mort et maintenant je n’arrive plus à garder le poids que je veux, je n’ai plus de forces. Pourquoi est-ce aussi injuste? J’en ai bavé, j’ai regrossi comme on me l’avait prié, et, de nouveau, il faut remaigrir. Je n’en peux plus, je suis au bout.

Dès notre retour à la maison je me dirige vers la salle de bain comme un aimant. Tout est coincé dans ma gorge. Je me penche et pour la première fois de ma vie me force à vomir sans pouvoir m’en en empêcher. C’est le début de la rechute!

Le lendemain matin je me sens mieux et regarde fixement cette balance sur laquelle je ne voulais plus monter tant elle me blessait. Je le connais cette appareil, il règle ma vie depuis 1990; chaque matin il affiche ses chiffres destructeurs ou pas. Verdict: 64 Kg. Je suis trop grosse, je ne cesse de me le répéter. A partir de ce jour, tous les repas, je les vomis, c’est plus fort que moi, je ne peux pas me contrôler. Mes parents finissent par s’en apercevoir ce qui n’est pas difficile puisque je mange beaucoup tout en maigrissant. Il n’ont pas compris au début, ma mère se mettait dans des états incroyables, disait que j’allais faire fuire tous les gens, que j’étais pas bien dans ma tête. Elle me grondait, me réprimandait.

Mon père, lui, a toujours été plus calme, avec lui j’ose parler et lui expliquer en pleurs ce que je ressens. Il m’écoute et pourtant je sais qu’il déteste les gens qui pleurent mais il fait un gros effort. Je ne leur avoue pas que je vomis parce que j’ai honte de moi, toutefois je sais pertinament qu’ils ne sont pas dupes. Cette honte et cette culpabilité sont inimaginables. La première personne à qui je me confie est mon ami. J’avais peur de sa réaction mais je ne devais pas lui cacher. S’il m’aime il me prendra comme je suis.

Les mois passent et je maigris de plus en plus. En septembre je part à Lyon, j’ai peur car je vais être très loin de chez moi. J’habiterais seule. Vais-je le supporter? Je serais fixée très vite puisque l’heure de vérité approche à grands pas. Plus qu’une semaine à passer avec mes parents que j’aime. Ils sont tristes et s’inquiètent pour moi mais ils acceptent que je suis malade, c’est très important à mes yeux.

Mes prédictions sur ma rechute se sont réalisées. Peut-être devrais-je ouvrir un cabinet de voyance? Rires. Autant le prendre avec le sourire mais c’est un rire jaune, faux. En fait je suis au plus bas. Je suis de nouveau fatiguée. Ce n’est que le début de la fin.

Jour J ! La rentrée! Ma mère m’a accompagnée mais après les cours elle ne sera plus là mais dans un train qui la ramène auprès de mon père et de mon frère, dans cette maison qui, soudain, me manque par dessus tout. Je pense à ma chambre, à mon petit chat, à mon univers. Je ne le verrai que les week-end. Désormais je dois m’accoutumer à cette chambre d’étudiant dans cette résidence réservée à l’école hôtelière.

Le premier contact avec ceux qui allaient partager mon année fut comme d’habitude difficile. Je ne suis vraiment pas en phase avec eux c’est parce que je suis beaucoup plus mûr qu’eux selon une psychologue. Moi, j’aurais préféré être comme eux, bête, au moins j’aurais eu des amis. Mes parents disent qu’ils sont inintéressants. J’essaye de leur expliquer que c’est mon monde, des gens de mon âge. J’aimerais être comme eux, m’amuser, aller danser.

Oh! tout bien réfléchi, c’est vrai, il vaut mieux être intelligent et mûre. Je me vengerai plus tard en réussissant ma vie professionnelle mieux qu’eux; je l’espère et le veux plus que tout.

Mon but est d’avoir mon propre restaurant, de faire des menus, des réceptions, de faire découvrir la cuisine au gens, de gérer une affaire. La cuisine et la restauration c’est une véritable passion.

J’ai eu mon emploi du temps. La sauce à laquelle nous allons être mangé cette année est très amère, insipide : au progamme 90 % de pratique en cuisine et en salle et des journée de douze voir quatorze heures du lundi au vendredi inclus.Ce n’est pas des blagues, c’est l’enfer! Des gens ont eu du mal à le croire mais c’est vrai. Cette école coûte à chaque parents 100 000 francs par an et ceci pendant trois ans. Les élèves triment. Ils se servent de nous pour faire marcher un restaurant d’appliquation qui peut rivailiser avec n’importe lequel des restaurants gastronomiques. C’est de l’arnaque, mes parents sont furieux. Je me lève pour être sur place parfois à 7 heures jusqu’à 21 heures le soir ou jusqu’à 2 heures quand nous sommes en salle du restaurant. Tous les élèves sont crevés épuisés. Durant les cours théoriques nous dormons. Même moi qui n’ai jamais dormi pendant un cours je plonge dans un sommeil incontrôlable. Epuisée c’est le mot, mais il faut que je tienne le coup pour mes parents. Ils ont tant investi. Je veux prouver que je suis forte!

Mais comme si ce rythme d’enfer ne suffisait pas à nous achever nous avons droit à un bisutage. Je le redoutais. Mes parents pensaient qu’il n’y en aurait pas étant donné le prix que des études qui laisse supposer que nous serions bien protégés. Pourtant ils seront appeurés et scandalisés, lorsque le soir même, je leur raconterais la torture vécue cette après midi du 12 octobre 1994. Il est 13 heures, les professeurs nous disent de descendre alors que nous sommes en plein travail et que les clients sont encore à table. Pas moyen d’y échapper!

Durant cette journée j’ai eu la possibilité de me familiariser avec cette coutûme qui fait frémir, en silence, le plus téméraire des étudiants: le bisutage! Je savais ce que c’était. Je connaissais certains dérapages et je n’approuvais pas ce rite: pour moi il était, avant tout, l’apanache de certaines facultés de médecine ou, encore, de grandes écoles telles que les Beaux arts à Bordeaux ou Sainte-geneviève à Versailles. Pendant un instant je crus m’être trompée d’école. Mais non j’étais bien dans le château servant de batiment à cette très coûteuse école. Pour ce modique prix, avec une température de 10 °C j’ai connu des humiliations qui me marqueront longtemps. Heureusement un an plus tard- je n’ai pas tenu les trois ans, j’ai arrêté le massacre avec l’accord et même l’influence de mes parents qui m’ont vu dans un état pitoyable durant ces mois d’études. J’ai tenu et c’est le principal- j’ai pris le téléphone pour me confier à J.C Delarue et j’ai accepté de témoigner à visage découvert ce que peu de gens osent faire par peur des répercutions sur leur vie professionnelle. J’ai rencontré Aude Wacziarg qui a écris un livre afin de se libérer de son bisutage. Je suis également passerée à la télé. Ceci m’a fait un bien fou. En aucun cas je ne me soumettrai à un nouveau bisutage, j’aurai la force de dire non!

Je me souviens de mes cris, mes pleurs, mes tremblements de froid car nous sommes en tee shirt, de ce bandeau m’ôtant toute liberté, tous mouvements. J’ai mal, j’ai peur. Je ne comprends pas comment des gens ayant vécus la même épreuve un an auparavant puissent le faire revivre à d’autres. Tout le monde crie : les bizuts appeurés et les bizuteurs déchainés sous les yeux des professeurs qui semblent se réjouir de notre souffrance.

17h30, la fin du calvaire! Je rentre dans ma chambre puante, perdue, choquée, ne pouvant plus parler, secouée par mes spasmes, tremblante de froid dans mes vêtements dégoulinants après un bain dans une marre du parc boueuse. Mon corps est meurtri par l’effort. Ma peau est douloureuse, brûlante à cause des bains de peinture. Ma bouche est pâteuse et mon estomac nauséeux à cause de cette mixture qu’on nous a forcé à avaler, un savant mélange d’harissa, de rate, de coeur, de poumon. Mon réflexe est de prendre une douche, de me laver de toute cette humiliation, cette saleté. Je me frotte à me faire mal, encore et encore.

Une heure plus tard je sors de la douche, les doigts flétris par l’eau. Je suis réchauffée mais toujours pas calmée. Je compose le numéro de mes parents et leur raconte, tant bien que mal, les événements. Ils téléphonent au directeur pour lui transmettre leur façon de penser. Mais ce ne sont pas des futés dans cette école. Jamais, en aucune occasion j’ai reçu des excuses de la part de la direction.

Je n’ai pas d’amis parce que j’ai osé parler et parce que je suis faible. C’est facile de marcher sur les faibles. Je tiendrais malgré les brimades, les insultes marquées sur ma voiture le soir, les crachats sur les vitres, les rayures sur la carosserie, les coups de pieds dans ma porte la nuit, les cris de jeunes ivres mort qui se défoulent sur la porte de ma chambre. Il était si beau cet établissement mais ce n’était qu’une façade.

Mes parents me disent de rentrer. Non, je veux finir l’année sinon ils auraient gagné. Mais c’est sûr je ne reviens pas l’année prochaine! Je vais faire un B.T.S d’hôtellerie par correspondance.

Nous sommes un lundi soir de Janvier, je téléphone, avant d’aller en cuisine, chez mon ami. Il me dit :  » tu as vu, Solenne est morte. Elle s’est suicidée en se jetant sous un métro ». Je ne le savais pas, mes jambes flageolent, je tremble et pleure, je raccroche et téléphone à mes parents choquée et en rage. Pourquoi elle ? Elle a souffert, elle a connu le pire de la maladie, elle est passée d’hôpitaux en hôpitaux, de docteurs en docteurs et tout ceci pour mourir. Tu n’avais pas le droit, Solenne, de jeter l’éponge, mais je te comprends. Même si je ne te connais pas, je sais que je te connais mieux que quiconque car je suis comme toi. Si certains prétendent que c’est une fuite et de la lâcheté, je dis et je suis sûre qu’il t’a fallu une sacrée dose de courage, tu devais aussi être dans un désespoir sans solution. Je n’ai jamais eu ce courage.

 

Ce que je peux dire c’est que si Solenne a mis fin à ses jours, c’était par ras le bol de cette survie. Elle ne supportait plus de faire souffrir les autres, les siens, et ça j’en suis certaine. Vous devez essayer de comprendre que son geste n’est pas de l’égoÏsme. Solenne, j’ai un trou en moi, je ne vois plus rien, je suis incapable de parler. Ce soir là j’ai travaillé machinalement avec un vide au fond de moi et une colère démesurée. Enfin la fin, un peu de solitude, j’en ai besoin. Je regagne ma chambre avec l’envie de tout casser. Je choisis plutot d’épancher ma haine de la maladie, de la vie, ma colère sur un papier en écrivant. J’écris machinalement sans savoir les mots que je pose sur la feuille. Je me relis et fonds en larmes. Tout ce que je ressens, j’ai réussi à le mettre en deux textes. Ces textes je ne les montrerai que très longtemps après. Aujourd’hui, je les joins à mon histoire par hommage à toutes les mortes et pour tenter d’aider les vivants qui luttent. Les voici :

Mon Enfer

La bouffe c’est ma drogue,

Le poison qui assouvit mes angoisses,

Celui qui étouffe ma vie.

Que suis-je entre les repas et mes bouffes pantagruelliques?

Chocolat, biscuits, crèmes, mousses, chantilly!

Voilà la prison dans laquelle je suis prisonnière.

Les jours tournent en beurre

Comme tourne la crème.

Je mange les heures,

Je bouffe ma vie,

Je bois mes angoisses,

Je me fais crever la panse,

Et je suis sans défense!

Tout est sucré, tout est caramel,

Mais tout est amer

Dans ce monde plein de gourmandises.

La bouffe, elle me crève,

Elle me bouffe,

Elle mange mon corps,

Suce mon sang,

Elle fait vomir mon coeur.

Quand j’ai la bedaine qui éclate comme un ballon

Je me bouffe les ongles,

Je vomis ma haine.

Puis comme la chantilly monte,

Mes angoisses augmentent,

Et, alors voilà le cercle vicieux qui recommence!

Faut-il choisir bouffe ou vie?

Parce que la bouffe c’est plaisir

Mais enfer!

La vie c’est bonheur

Mais malheur!

Avec ma boulimie, mon anorexie

Je suis une gloutonne des jours.

Je crache le Monde en bouffant ma vie!

Le Malaise (1995)

 

Aujourd’hui, je ne sais plus par où commencer.

Je ne trouve plus de mots.

Tou se bouscule, bascule, tourne, se mélange.

Dois-je évoquer ma maladie?

Puis-je oser parler de ce tabou, de ce trouble?

Suis-je assez forte pour crier au monde que c’est une maladie et non une tare?

Om me dira que ce n’est que comédie, affabulation de ma part.

Et pourtant!

Oui! Pourtant elles ont tué ces bétises!

`N’est-ce pas assez?

N’avez-vous pas eu suffisamment de Solenne, de Valérie, de cette petite danseuse qui dansa jusqu’à la fin?

Elles n’aimaient pas manger, alors la maladie les a dévorée!

Elles n’aimaient pas la vie, alors la mort les a reprise!

Elles n’aimaient pas leur corps, alors elles l’ont torturé!

Trop grosses, disaient-elles! Alors elles sont devenues maigres mais toujours énormes à leurs yeux!

Mais non, jamais assez, toujours plus, encore plus maigre!

Malheureuses, affamées, affaiblies, pales, déprimées, mais toujours debout luttant contre la nature, contre elles-mêmes!

Un désir en elles?

Oui! GUERIR!!!

Mais comment? Pourquoi? Pour qui? Avec qui?

Tellement de questions, de peurs paralysantes.

Mal aimées, inutiles, moches, nulles; c’est la vision qu’elles ont d’elles-mêmes!

Belles, travailleuses, sages, adorées; c’est ce que disent les autres, les gens!

Mais elles ne les croient pas.

La petite voix de la maladie leur souffle moche, nulle, grosse, inutile….

On a envie de crier, envie d’avoir envie, envie de rire, de courir, envie de sortir et pourtant envie de rien ou plutot on ne peut pas avoir envie de quelque chose!

Honte, solitude, amertume, tristesse, fatigue, c’est leur quotidien!

« Larve », « légume », « c’est de ta faute, tu n’as qu’à manger »!

Elles les ont en horreur ces mots des autres.

Pourquoi on ne peut pas être comme tout le monde?

Pourquoi toujours ces tabous?

Pourquoi pas d’amis?

Pourquoi l’ignorence des autres?

Pourquoi ces filles mortes?

Pourquoi l’anorexie, la boulimie, l’anorexie-boulimie? Pourquoi????

Pychologues, psycothérapeutes, psychiatres, psychanalystes! Tous des « psy »! C’est, dit-on, le remède!

Non mais quelle est la différence entre eux?

Pour elles, ce sont tous des psy, des violeurs de l’âme.

Leur but? Vous façonner!

Elles les détestent, elles haïssent leurs questions avec des pourquois partout!

Elles haïssent leurs analyses!

Elles haïssent leurs jugements!

Elles veulent garder leur sensibilité, leurs secrets.

Elles souffrent, elles ont peur,

Mais elles luttent au maximum en pleurant, en se levant tous les matins et en acceptant les « psy ».

NON! NON! ASSEZ!

Il faut arrêter ce massacre.

Il faut les sortir de là, nous sortir de ce calvaire,

ME SORTIR DE CET ENFER!!!!

Là-bas, dans ce palais rappellant la tentation d’Hansel et Gretel, j’ai subi la méchanceté des jeunes, la stupidité des professeurs et l’imcompréhension des deux. Pourtant il était si beau, je ne cesse de me le répéter. En fait c’est le plus moche des endroits. Un endroit où l’instinct bestial, la cupidité et le sadisme de l’être humain trouvent un terrain favorable pour assouvir les plus bas fantasmes de l’Homme. Cet univers de cauchemar je l’ai quitté en mars 1995, fin de notre année scolaire.

Je rentre chez moi : quel bonheur! Je dois, normalement, effectuer un stage mais j’en suis incapable physiquement. Mes parents sont contents de me revoir dans ma chambre mais inquiets de mon état. Je suis fatiguée, marquée par Ecully et j’ai énormément maigri. J’ai pratiquement regagné le poids d’il y 5 ans dans les 44-47 kg. Ils ne savent pas quoi faire. Je ne vais pas mieux malgré le traitement de Prozac que mon médecin m’avait prescrit.

C’est pour toutes ces raisons, pour mon bien, même si j’ai du mal à le comprendre, qu’ils m’obligent à consulter une psychotérapeute. Encore une! Ce n’est pas l’idéal et elle ne parviendra pas à me guérir. Je parle avec elle, le contact est beaucoup mieux qu’avec les précédents docteurs mais elle me donne toujours cette impression de juge. Je ne vois pas d’issue ! Elle me donne des directives du style mettre cinq croissants sur une assiette, m’asseoir devant et n’en manger qu’un. Quelle abération pour une anorexique-boulimique, c’est carrément de la torture psychique ! Non mais ils sont fous tous ces psys! Un jour elle m’a dit quelque chose qui m’a choqué: « de nos jours les jeunes filles doivent être minces, c’est important pour la vie active et beaucoup plus élégant ». Dire ces mots à une anorexique, à une fille cherchant à être toujours plus maigre, refusant de peser son poids idéal, refusant de regrossir c’est méchant, abberrant. Je me demande même si elle a suivi des cours de psy ou alors elle a perdu la tête en chemin. Mes parents sont d’accords avec moi, c’est un manque de tact total. Toujours est-il que je refuse de la revoir.

Je me suis inscrite au CNED et je commence mes cours. J’adore ça, enfin je peux refaire ce que j’aime: étudier! Je lis des revues sur la cuisine, les restaurants, je m’applique à faire mes rapports et je décide même de créer un jeu sur la gastronomie. Mes journées sont bien remplies mais mes problèmes sont toujours là. Je vomis, je n’ai pas grossi. Le moral va mieux parce que je travaille seule, c’est certain, mais cette formule me convient puisque je suis studieuse. De plus je peux me reposer. En effet je suis crevée du fait que je dors très mal, cinq heures par nuit, d’un sommeil agité par des cauchemars, des courbatures probablement dues à mes carences. Tous les matins, je me réveille trempée par ma transpiration. Quelle est la cause de ce désordre nocture? Mon état me dit-on, le stress, la déprime, l’angoisse. Pourtant, je me lève et lutte. Le suicide serait une solution. J’y pense de temps en temps mais je refuse que cette maladie gagne de nouveau, il y a déjà eu assez de Solenne ou de Valérie, assez de mortes. Le meilleur hômage à leur rendre est de rester vivant, de montrer aux autres que nous sommes des malades et non des coupables.

Ma mère me propose d’aller voir une kinésiologue. J’accepte. J’en suis heureuse car je fais la connaissance de cette dame qui me semble la première à être passionnée par son travail. Son approche de la maladie est totalement différente des psy classiques qui sont attachés aux méthodes ancestrales et aux théories burlesques de Freud et autres adaptes de la métaphisique et de la psychiatrie.

Ah! On en a eu des bons dans cette catégorie de clowns ! Un qui n’est pas mal du tout c’est. Ils devaient être malades ces gens là, c’est impossible autrement ou frustrés ou encore obsédés. Enfin, heureusement, certaines personnes osent rejetter ces soit disant références. Elle, elle essaye de soigner par le corps en interprétant les signes de ce dernier. Pendant les séances je fais des mouvements, elle me fait des impositions des mains sur la tête. Enfin, je me livre à elle. Je lui dit des choses que les autres ne sont jamais parvenus à me faire dire. J’ai comme un énorme poids qui me quitte peu à peu. La boule se dégonfle lentement, douloureusement mais elle tout de même encore présente. Elle écoute sans juger et me donne l’impression de comprendre, de compatir. Pour la première fois elle ne regarde pas que moi, elle accepte de reconnaitre que l’entourage doit aussi faire des efforts? Elle écoute mes heurts avec mes grands-mères qui continuent à me hanter la nuit.

Je lui dis merci pour tout. Elle est simple, intéressante, douce et, par dessus tout, humaine et comprehensive. Merci Mme Le B…! Je lui parle de mes vomissements avec crainte mais elle ne dit rien. Elle est la seule et la première à écouter mes problèmes de communication avec mon frère.

En effet, on est frère et soeur et comme tous frères et soeurs nous nous disputons souvent mais depuis quelques temps, particulièrement depuis mon retour de lyon mon frère est très méchant avec moi. Il ne comprend rien à ma maladie qu’il ne considère pas comme une maladie d’ailleurs. Pour lui, je suis une commédienne, je manipule les gens. Il ne me parle pas où sur un ton provocateur.

Je suis fatiguée de ces disputes incessantes. Mes parents sont persuadés que c’est l’âge: à 15 ans les garçons sont insupportables. Si, je lui avait parlé sur un tel ton au début de sa maladie je me serais très rapidement fait renvoyer dans mes quinze mètres. J’en souffre énormément, mais il continue. Il n’aide pas. Lorsque je lui demande quelque chose il soupire et part dans des répliques imcompréhensibles, interminables à mon sujet. Ma maigreur, il s’en « fout » ou plutôt dit que c’est de ma faute. Tout ce qui m’arrive je l’ai cherché. Il me dit que je gache la vie de la famille! C’est mon frère. Jamais je ne lui ai reproché de telles choses. Toutes les phrases qu’il m’envoie m’atteignent en plein coeur telles des flèches empoisonnées; je culpabilise de plus en plus. Peut-être devrais-je partir, au moins je ne serais plus une tare ?

Un jour, il m’a attrapé et lancé à travers la chambre en me disant si tu avais pesé plus tu ne te serais pas fais mal: c’est sur. Ne dit-on pas que la vérité sort de la bouche des enfants. Et pas question de ce défendre face à ce grand gaillard de 1 m 80 et 70 kg. Je ne fais pas le poids ! Je suis une larve ! Tel est le terme dont il me qualifia un jour. Pourquoi agis-tu de telle façon? Je t’aime Fred, j’essaye de te faire plaisir. Je t’apporte ton petit déjeuner au lit. Je t’emmène quelque part lorsque tu le souhaite. Je te fais les plats que tu apprécies. Je vais te chercher ce dont tu as besoin et comme récompense tu me relègue au rang des figurants. Au moins tu seras content l’année prochaine puisque je dois partir pour mes études. Je ne serais plus un poids, une tare comme tu semble le penser et comme je finis réellement par le croire.

Melle Le B… pense qu’il doit y avoir une intervention, une confrontation, mais je ne pense pas réussir à le trainer chez un psy. Il n’y que moi qui suis malade, les autres n’ont nul besoin de se remettre en question! C’est faux et elle me le fais comprendre. Ceci j’en suis convaincue mais il ne faut rien dire.

Ce qui est comique avec les gens c’est qu’ils sont tous d’accord, unanimes pour dire que les psy sont des médecins comme les autres, ils sont importants. Mais lorsqu’il s’agit d’en consulter tout le monde se rétracte pour la simple raison qu’au fond d’eux mêmes ils conservent cette image du psy comme un juge, celui qui met la camisole de force.

J’ai eu beaucoup de mal à accepter d’en consulter mais j’y suis allé moi! Parfois des mots échappent de la bouche de certains de ma famille: « Oh! Les psy ce sont tous les mêmes; c’est eux qui devraient se faire soigner ». Une rage immense monte en moi et je leur rétorque: « c’est pour ce motif que vous m’envoyez en consulter. Faites attention à vos paroles ».

Depuis ma maladie, j’ai changé. Je ne vois plus les choses sous le même angle. Maintenant si je croise quelqu’un de gros, je ne me moque pas, lui aussi a peut-être des problèmes tandis que souvent les personnes disent: « Oh! Il bouffe trop! ». Je tente de comprendre les gens. Voir des filles ayant le même problème ou voir des gens souffrant de leur obésité me fait mal, systématiquement je pleure et je maudit ce foutu monde dans lequel nous vivons. Un monde où le regard des autres est pesant.

Les pleurs ça me connait, je dois le reconnaître. Il m’arrive de pleurer sans pouvoir me retenir, c’est une boule dans l’estomac, dans la gorge qui éclate subitement, les larmes coulent d’elles-mêmes en un torrent que je ne peux refouler. Parfois, le fait de pleurer me soulage un moment.

Nous sommes déja en mars, je continue de voir cette dame que je remercie même si je ne sens aucune amélioration dans mon état. Il parait que je continue à maigrir. Mais je sais qu’elle m’écoute, j’ai trouvé une oreille conciliante. Ceci m’aide moralement même si ce petit mieux reste imperceptible aux yeux de mon entourage.

Je suis en plein dans mon BTS et les examens approchent. Je tremble mais je suis contente car j’ai de très bonnes notes. Les gens du CNED me félicitent au téléphone en voyant mon bulletin scolaire. Cet organisme est formidable, il permet à des personnes, qui ne peuvent suivre des formations normalement, de pouvoir continuer par correspondance. cette formule peut paraître dure mais en fait c’est une aide. Le fait de travailler, d’avoir des résultats permet de se dire « finalement on est encore bon à quelque chose ! ». Je me suis rendue compte que je n’étais pas encore une « larve ».

Je m’occupe, je lis, fais la cuisine, étudie, crée mon jeu qui est une bonne idée d’après mon entourage. J’ai fait toute les démarches pour le protéger et je suis contente de moi ce qui est plutot rare. En février je suis même allée skier, comme chaque année, dans ma station préférée, Avoriaz.

Mon ami et mes parents doutaient de ma résistance physique mais j’ai descendu les pistes, j’ai skié tous les jours cinq à six heures par jour Dans ces moments là j’oubliais le stress, mes souvenirs, mes grands-mères et leurs phrases. J’ai passé la fusée, c’est une descente, c’est un peu impressionnant pour ceux qui regardent, mais tellement énivrante pour moi, les sensations sont uniques. C’est une sorte de défi que on se lance, on veut se dépasser, aller plus loin que sa peur! Conseil avant le départ: « fais attention, ne te cassse rien, tu es faible ». Je ne me suis pas cassée quoi que ce soit. J’ai fait un bon chrono, la fin fut dure, je n’avais plus de jambes et des crampes horribles me crispaient le corps mais cette ligne d’arrivée je l’ai passée: fusée de bronze. C’était une victoire pour moi, et sur moi même.

Maladie tu ne m’a pas encore totalement anéantie! Même si les nuits sont horribles parce que mon corps me fait mal, il est envahi de crampes de contractures musculaires, de fourmis, même s’il m’arrive de tituber, de perdre la vue pendant une minute, même si ma tension a du mal à s’accrocher au 8, je suis là et tu ne m’auras pas! De toute manière le pire mal n’est pas le mal physique mais mental. Malheureusement ce dernier, personne n’est apte à le comprendre.

Je me fais du mal, on me crie dessus par colère, désespoir. Arrêtez donc! Ce n’est pas vous qui vomissez, c’est moi et que je sache je ne me suis jamais plainte de la douleur que cela provoquait. J’ai assez honte de moi! Ce n’est pas par plaisir que je fais ça mais par besoin. Vous n’avez jamais remarquer que depuis deux ans j’évite de montrer ma main droite parce quelle porte la marque de mes dents. Vous n’avez pas non plus vu mon ventre et ses marques marrons, les traces des ongles et des doigts, parce que je m’appuie sur le ventre. Vous ignorez les brûlures de l’estomac que j’ai parfois. L’anorexie, non, elle ne se voit pas et pourtant ne l’oubliez pas c’est une maladie qui peut être mortelle dans 5 % des cas.

Mes parents affirment que je vais m’en sortir mais moi je n’en ai pas l’impression, il ne veulent pas entendre ces mots. Ce n’est pas de la résignation mais je n’en peux plus de lutter, je n’ai plus de ressources. J’ai envie de respirer même si je dois souffrir physiquement. Vous devez savoir que nous nous souffrons mais la pression de l’entourage, la souffrance de l’entourage nous fait souffrir bien plus. Si les gens arrêtaient de me dire « tu es maigres » ou « regarde tu n’as presque plus de cheveux (c’est vrai mes superbes cheveux blonds qui étaient la seule chose dont j’étais fière sont tombés, il doit m’en rester la moitié et c’est une grande souffrance pour moi) » nous, anorexiques nous aurions un poids en moins. Un jour mon ami m’a raconté que quand il disait à des gens ce que j’avais ils répondaient : « tu dois l’aimer, moi je ne le supporterais pas ». Que puis-je penser si ce n’est que plus personne ne voudra de moi ?

Nous sommes le 28 Juin , je pianote sur le clavier pour connaitre les résultats de mon BTS. Victoire! Le mot magique s’affiche: admis! J’ai réussi à passer un B.T.S seule, sans copains, sans professeurs. C’est encore une victoire pour moi. Si seulement je pouvais la fêter avec des amis mais je n’en ai aucun. Je resterai avec ma famille.

Maintenant, je dois penser à la rentrée. J’ai décidé après bien des réflexions de m’inscrire dans une école hôtelière afin de préparer un « MASTER de gestion hôtelière » ce qui équivaut à un bac +4. J’ai dépassé mes collègues de Lyon qui doivent finir leur deuxième année à l’heure actuelle et qui n’auront au bout de trois ans qu’un diplôme bidon, non reconnu dans le milieu de l’hôtellerie et pas plus au niveau national. Espérons que je vais tenir, heureusement je ne serais qu’à une heure de chez moi. Si j’ai un coup de cafard, je pourrai revenir chez moi. Maintenant je vais partir en vacances et allez faire du ski nautique en trainant mon corps faible et douloureux et mes 45 kg.

Nous sommes au mois de septembre; plus qu’un mois et je reprends contact avec le monde social. Ma vie sociale va recommencer. Quelle peur! J’ai toujours redouté d’aller vers les jeunes de mon âge. Je suis peut être d’une autre planète comme Solenne « n’était pas d’ici » d’après son père.

Pour bien débuter l’année un petit problème ne fait de mal à personne, même pas à moi. Visite chez le dentiste parce que j’ai mal au dent. Découverte : je n’ai plus d’os gingival il faut faire une greffe osseuse de la gencive. Le dentiste ne comprend pas, ce n’est pas normal du tout à mon âge. Pourtant, moi je sais, ce n’est pas difficile ce sont les vomissements et mes carences qui font leurs effets pervers. Elle, elle ne peut s’avoir ou deviner, je ne lui ai pas dit ce que j’avais et ce n’est pas inscrit sur mon visage. Ma maigreur n’est pas synonyme d’anorexie, certaines personnes sont des fils de fer, naturellement parait-il. Je ne parle pas des mannequins, elles se privent toutes même si elles le nient.

Mes parents connaissent également la cause de ces problèmes dentaires. Quelle saleté cette maladie! Elle détruit au fur à mesure, lentement. On perd ses cheveux, ses dents, des fois, ses ongles (ce n’est pas encore mon cas). Le corps est en contracture permanente, il est douloureux, on a des vertiges, on est fatigué. Ses effets discrets, personne ne les voie; mes grands-mères ne s’en rendent pas compte et n’en parlent jamais. C’est tabou! L’autre jour une d’elles m’a dit que j’allais mieux puisque j’acceptais de parler de me maladie: « non, mamie ce sont les autres qui refusent d’aborder le sujet par peur ou par honte je ne sais pas. Il ne faut pas tout confondre ».

Les anorexiques font tout pour cacher leur malaise, je ne veux pas géner. Je n’avais jamais eu de malaise à l’extérieur ou devant les autres. Pourtant, l’autre jour, alors que j’étais à la pharmacie pour acheter l’insuline de mon frère, ma vue s’est troublée, j’ai eu des vapeurs, mes jambes se dérobaient, je luttais au maximum pour ne pas m’écrouler au milieu de tous mais ce fut trop fort je savais que je devais m’assoir. Je le fit, la pharmacienne s’en rendit compte et alla me chercher du sucre. Je prétextais une simple chute de tension passagère. Après dix minutes j’étais de nouveau à l’attaque. J’ai eu très peur. Ce fut comme cette semaine qui suivait un week-end ou j’avais beaucoup travaillé en vue de la préparation du buffet des noces d’or de mes grands-parents maternels. J’avais fait la cuisine pour trente personnes. Un beau buffet. Pendant trois jours j’ai pu à peine marcher. Ma mère hésitait à appeler le docteur mais je lui ai interdit. J’étais inerte, j’eus très peur de ne plus pouvoir lutter. Je ne veux pas retourner à l’hôpital! Heureusement j’ai réussi à me relever; mais c’est vrai quand on me dit « c’est reculer pour mieux sauter ».

La vie est injuste! J’ai beau clamer mon innocence, essayer de me faire pardonner mais celui qui est soit disant là-haut est tout d’un coup devenu sourd à ma souffrance comme à celle de bien d’autres plus malheureux. Ce que je regrette c’est de ne pas avoir eu d’adolescence et l’insouciance qui va avec. Je n’ai pas connu les soirées entre copains, les sorties au cinéma, les sorties en boîtes, les rires, les après-midi passées sur un banc à parler pour ne rien dire simplement pour être ensemble.

Les seules soirées où je suis allée se comptent sur les doigts de la mai. Je me sentais de trop. Pourquoi? Je ne sais pas! Je cherche en vain. C’était une peur, une angoisse, un sentiment de vide, d’être perdue qui montaient très vite. J’essayais de rejetter ces impressions. Je voulais être comme eux. Je n’y parvenais pas.

J’avais peur des autres et de ce maudit buffet indispensable que je n’osais approcher par peur de craquer sur les gateaux, les chips. Je les voyais manger sans honte, sans arrière pensée. Ils dansaient gaiement. J’adore danser parce que j’adore la musique, les disques. Ma collection de CD est un bijou pour moi: 160 disques qui regroupent tous les rythmes, les chanteurs que j’aime. Mon chanteur préféré est Michel Sardou parce que ses chansons sont riches, vraies; « J’accuse » décrit très bien la nature humaine telle que je la vois. Chaque disque a son sens, son importance. Un coup de cafard et je mets Queen, mon groupe préféré.

Envie de danser, je m’éclate seule dans ma chambre avec des rythmes endiablés. Il parait que je danse bien. Dans tous ces titres il y en a trois qui décrivent ce que je ressens, les paroles sont des messages que je voudrais faire passer aux autres: le « Mal aimé » de CLOCLO, Dans « VIVRE VIVRE » de F.Feldman je retrouve cette lutte effrénée pour survivre, pour retrouver le chemin sur lequel cinq auparavant je me suis égarée, peut-être à jamais. Et puis il y a « Tristana » de Mylène Farmer, une chanson qui aurait pu convenir lors de l’enterrement de Solenne.

C’est une chanson pure, triste, dure, violente. Seulement il faut bien écouter. Ce sont les paroles qui sont importantes et non celui qui les chante.

Mais, si je regrette cette jeunesse, je ne souhaite pas effacer cette expérience que je vis encore car dans chaque mal on peut retenir quelque chose, il faut y croire, c’est vrai. En effet, ma maladie m’a enrichie mais à quel prix!

Si j’ai mis longtemps pour écrire ces lignes, c’est pour ne pas choquer faire du mal à ceux que j’aime et qui ne vont peut être pas comprendre le message caché. Mais si le fait de tout dévoiler, mes peines, mes impressions peut me soulager, tant mieux, je n’aurais pas tout perdu. C’est aussi une manière de m’exprimer sans être interrompue par des gens cherchant à comprendre le pourquoi de la chose. Non, il faut tout écouter, tout entendre. Ceci s’adresse à toi maman: « je sais que tu adores tes parents, mais j’ai des fois l’impression que tu es trop proche d’eux, tu n’as pas vu ma souffrance par peur de rompre quelque chose dans tes relations avec ta mère. Je t’ai vu pleurer et ne plus me parler parce que je parlais de ta mère et, toi, tu refusais d’entendre ce qui pouvais ne pas aller de ce côté. Tu ne voulais voir que ce qui n’allais pas chez moi. Je devais être la seule à m’interroger.

Maman je t’aime plus que tout mais j’ai souffert de paroles. Et, si ta maman t’aime comme moi je t’aime elle comprendra que rien n’est de ta faute. Tu ne m’as pas influencé, c’est ma vie, c’est à moi de décider, je dois le faire c’est un conseil de quelqu’un que vous m’avez emmenée voir. J’ai décidé d’écrire ».

Je sais que jamais je n’oublierais cette période de ma vie si un jour je dois guérir. Je sais que je devrais toujours lutter. Mon coeur est une plaie béante où se mèlent, angoisse, colère, haine, amour, envie de vivre. L’anorexie est une maladie et non un caprice. Croyez moi, c’est dur très dur! C’est une quête de la beauté, de la perfection. C’est une introspection personnelle permanente. Sans arrêt, ma tête est pleine de questions sur tout et rien, la nuit mes idées tournent et retournent les images du passé, les dialogues reviennent, même 5 ans plus tard comme une poésie que je connais par coeur. Je rumine comme dit mon papa!

J’ai des parents merveilleux qui ont compris beaucoup ou en tout cas qui savent que c’est une maladie. Moi, je me sens encore coupable. Mon plus beau rêve est celui où un matin je me réveille, allume la télé et entends un communiqué disant qu’on venait de découvrir que l’anorexie et la boulimie sont des maladies génétiques, un remède vient d’être découvert. C’est la délivrance, je suis la plus heureuse et je pleure dans les bras de ma maman et de mon papa. Mais c’est un rêve utopique; pourtant, au moins, cette maladie serait reconnue par la société et le sentiment de culpabilité qui habite les malades disparaitrait. Il n’y aurait plus de gens, si on peut qualifier ces personnes d’humaines, qui profiteraient des anorexiques pour en faire commerce en les transformant en mannequins, en produits, en porte manteau.

Effectivement, elles ont le physique! Je n’en ai pas cru mes yeux lorsque j’ai lu qu’il existait des agences de mannequins anorexiques recrutées à la sortie des hôpitaux. On marche sur la tête! Ces personnes ont perdu toute sensibilité, toute humanité. Toutes les valeurs, les limites de la descence ont disparu.

J’aimerais tant ne plus avoir tout le temps faim, ne plus être appeurée par la nourriture au point de ne pas oser aller au restaurant avec mes parents par peur de les géner. Je ne veux pas qu’ils me reprochent de gaspiller parce que tout ce que je mange je le vomis. J’aimerais ne plus avoir peur de ne pouvoir me contrôler face à la nourriture. Une boulimique ne peut se contrôler et en plus mange énormément ce qui implique des dépenses financières importantes. Toutes ces facettes de la maladie les gens ne les connaissent pas et pourtant c’est vrai, moi je le vis. Je continue à me lever chaque matin, à chercher cette ancienne Nathalie, une petite fille pleine de vie. Peut-être, un jour, je pourrai, de nouveau, me regarder dans ce miroir en me disant c’est vrai ils ont raison je suis mignone. Pour l’instant ce n’est pas le cas.

Avant de refermer mon coeur et par la même occasion le bouchon de mon stylo, je voudrais ajouter quelques mots qui me tiennent à coeur. Des livres sur l’anorexie, j’en ai lu mais il en est un que je n’ai jamais pu finir c’est celui de Valérie Valère car il est rop dur. Je me revois en elle et je pleure pour elle, pour sa souffrance. Je ne veux pas connaitre la fin car la véritable fin c’est sa mort alors qu’elle n’était que très jeune. 26 ans c’est trop jeune pour mourir! C’est un livre beau, vrai et violent. Pendant ma lecture des images du passé ressurgissaient accompagnées aussitôt par mes larmes. Ce sont les mêmes cris de haine, la même souffrance, la même solitude, la même bataille, la même vie. Bravo Valérie! Moi, ma haine reste entière, si je reste c’est parce que je n’ose mettre en pratique mes plus dures pensées. Je n’ai pas le même courage que solenne!

J’ai écrit ces lignes pour les enfants, pour les parents, pour les frères et soeurs d’anorexiques, pour les anorexiques. Je veux leur dire, « vous n’êtes pas seuls », je le croyais aussi avant d’avoir lu des livres. Accrochez-vous, ne baissez pas les bras. J’écris aussi pour dénoncer la médecine pronant des méthodes préhistoriques que décrit mieux que moi Valérie Valère.

Nous, anorexiques, nous ne sommes pas les coupables, on ne doit pas être en marge de la société. Cette maladie est bien là encrée dans cette société. Elle progresse parce que les jeunes filles souhaitent ressembler à toutes ces photos de filles filiformes. Le physique idéal soit-disant. A bas les canons de la beauté et de la mode. A bas les Claudia Schiffer, les Cindy Crawford et compagnie.

Il faut revaloriser le naturel, la beauté sans artifices. Je termine avec les mots d’une anorexique lors de Bas les Masques: « Je ne m’accèpte pas, je fais des efforts pour quelqu’un pas pour moi ». Elle est morte! Moi, cinq ans après je suis toujours malade et je pense que l’anorexie est une maladie dont on ne guéri jamais tout à fait; elle en nous, ancrée dans notre coeur.

J’ai été anorexique, je suis anorexique-boulimique et je serais……

Bon courage à tous. « La vie est la plus forte » disait un tétraplégique. Il a raison! Il est plus atteint que moi et a le courage de vivre. Mais on ne peut pas souffrir à la place des autres, on ne peut qu’essayer d’imaginer. Je veux m’en sortie croyez-moi ! C’est un cri d’espoir ou un cri de désespoir, à vous de juger.

Papa, maman, Fred, pardon pour le mal que je vous fais mais je vous aime très fort. Personne n’est parfait, tout le monde commet des erreurs ce sont vos propres mots.

Je continuerais à marcher vers je ne sais quel avenir !

Moi anorexique-boulimique, je suis debout! J’existe !

LE NOUVEAU SIECLE

Nous y voilà: un nouveau siècle commence et avec peut être la chance! L’espoir fait vivre. Adieu 1999 bienvenu dans l’An 2000. Année 2000, année soit disant magique, considérée depuis plus de deux ans comme l’ « Avènement  » du siècle; 2000 sonne comme une frontière, le début, mais de quoi ?

Personnellement je me suis réveillée le 1er Janvier comme la veille, toujours boulimique et anorexique depuis 10 ans maintenant. Ce passage, qui devait être célébré dans la joie et la fête, fut pour moi plutôt une épreuve.

J’ai souvent détesté le Nouvel An car toujours seule, sans amis. La soirée se résumait en un repas familial et à l’attente de minuit histoire de respecter la coutume, de se livrer aux sempiternelles embrassades et meilleurs vœux et surtout Bonne Santé.

 

Cette nuit, je la redoutais : pour la première fois depuis cinq ans j’étais célibataire. Eric m’a laissé tomber! Je passais donc la soirée chez mes parents même si j’avais émis le souhait de rester seule chez moi afin de ne pas les déranger sachant que ma compagnie ne serait pas des plus agréables vu mon abattement. Ils ont tout de même réussi à me convaincre. Toute la soirée je me suis obligée à refouler mon chagrin, mes larmes, mon sentiment de solitude et je fis autant que possible bonne figure. Pourtant, à Minuit ce fut comme une énorme vague qui m’emportait et faisait remonter mon flot de sanglots si difficilement retenu. Une boule se forma, une bouffée d’angoisse me submergea et les pleurs jaillirent alors que ma mère se penchait sur moi pour me souhaitait une Bonne Année. J’eus mal physiquement, mon corps noué souffrait de la solitude et du sentiment de  » trahison  » qu’avait provoqué ma rupture avec celui qui m’avait supporté tant bien que mal cinq ans durant. Si j’emploie ce terme c’est parce qu’en justifiant cette rupture, il me fit ressentir quel fardeau je pouvais être et quel mérite il fallait avoir pour vivre avec moi.

Je me suis sentie sale, petite, minable, coupable et affreusement mal aimée. Ma maladie, soit disant considérée comme maladie, même pour lui, m’a coûté la perte de mon ami, une petite parti de mon faible équilibre moral.

Ma vie, mes pas sont guidés par les êtres que j’aime le plus au monde : mes parents. Ma force que je puisait dans leur réconfort, leur amour faillit s’épuisait. Ce soir de 24 Novembre 1999 lorsqu’il m’annonça la rupture définitive je chavirais. En plus, il avait choisi ce jour là : le 24 Novembre 1999, six ans jour pour jour après notre rencontre.

Depuis plusieurs mois, nous étions à la dérive. Je travaillais depuis Avril ce qui me faisait beaucoup de bien et me permettait d’être utile à quelque chose, sentiment que je ne connaissais plus. J’étais contente, le vent tournais peut être. Mes relations avec mes parents allaient mieux. Je parvenais à leur parler davantage de mes problèmes, de ma boulimie. Ils acceptaient les effets de cette terrible plaie. J’avais moins peur de manger devant eux, ils me laissaient dévorer ce que je voulais. Je savais qu’ils arrivaient à imaginer un peu ce que pouvait me coûter au sens propre et figurer ma maladie au quotidien. Ces dépenses me rendaient la plus coupable possible mais je les acceptaient mieux me.

Toute cette avancée, ces progrès je les devais, aussi, à une femme formidable qui m’a réconciliait avec les Psy.

Un jour que mes parents me persuadaient de voir encore un nouveau bourreau du cerveau, j’ai pris l’annuaire et composé deux numéros. Le premier ne répondit pas, mais au second, une voix de femme douce me parvint à l’oreille. Le rendez-vous fut pris.

Le jour  » J  » je pénétrais dans un appartement clair, chaleureux accueillie par une femme élégante et souriante. Je ne sais pas ce qui s’est passé, immédiatement je me suis sentie à l’aise et les mots sortirent sans efforts. Je me suis sentie écoutée, comprise et, surtout, il n’y avait plus de questions , très caractéristiques des psys et de leur théorie freudienne, avec des  » pourquoi  » partout.

Elle ne me toisait pas telle un spécimen. Nous parlions de tout et de rien. Elle fut tout de suite désireuse de s’occuper de moi mais aussi elle a demandé à voir ma mère. Je me suis dit bon courage! Pour la première fois je n’allais pas être la seule confrontée aux évènements. La malade n’était plus soignée dans l’isolement. Où allait mener ceci?

Ainsi les mois se déroulaient avec des jours plus ou moins difficiles. Entre Eric et moi la communication devenait quasiment impossible. Toute discussion conduisait inexorablement à une dispute. Les mots volaient et c’était une destruction mutuelle, sauf que les forces étaient inégales.

Lui parvenait à me détruire par des mots, des phrases me plaçant constamment en coupable et en responsable de notre pitoyable situation conjugale. Perdue, je ne savais plus que faire. Eric parvenait à me convaincre que tout était de ma faute. J’essayais, tant bien que mal, de faire des efforts, de lutter contre mes blocages mais rien à faire. Il ne comprenait pas que je n’y pouvais rien.

L’éternelle sensation d’avoir envie mais de ne pas pouvoir dominer la  » Petite Voix  » me tenaillait, mais cette  » déraison  » personne ne parvenait à l’assimiler et à l’accepter.

Je lutte avec mes armes si faibles soient elles. Je tente de mener une vie aussi normale que possible. Travailler était à mes yeux une victoire. Se lever tous les matins étaient des petits pas pour les uns mais des pas de géant à mes yeux. Affronter le monde, travailler avec des gens était un apprentissage. Tout ceci je le faisais, bien évidemment, en veillant à surtout ne rien laisser transparaître concernant de mon terrible et honteuse  » secret « .

L’heure du repas était un obstacle à franchir et chaque jour était un défi à l’imagination. Je ne laisser rien deviner. Parfois dans la journée j’avais faim, cette envie de manger était horrible, à vous tordre de douleur. Je résistais et travaillais.

Les journées se déroulaient ainsi. Un jour alors que j’attendais l’ascenseur à un étage je me suis sentie mal, la sensation de partir et lorsque j’ouvris les yeux j’étais par terre: je m’étais évanouie ! Mon premier réflexe fut de regarder autour de moi, j’étais seule, personne ne semblais m’avoir, un soulagement.

Je me suis relevée dans les vapes, titubante, une jeune femme travaillant au sein de l’entreprise me vit blanche comme un linge; elle fut formidable, je n’eus pas besoin de parler elle avait deviné et je compris pourquoi quand elle m’a expliqué que la meilleure amie de sa fille était atteinte d’anorexie. Elle m’a pris avec elle pendant 20 min, m’a fait asseoir, et boire de l’eau sucrée. Elle n’a rien à personne et je suis retournée travailler comme si de rien n’était. Il était dix heures et je finissais à vingt heures trente.

Ma psy m’a dit que je devais avoir un organisme très fort car je ne tombe pas et bizarrement ne suis jamais malade alors qu’autour de moi gravitent des milliers de microbes logeant dans les organismes affaiblis des pensionnaires. Mes collègues mouchent, éternuent, ont mal au ventre, sont fatigués par un rhume ou une gastro-entérite. Moi! Rien!

Pourtant peut-être que si je tombe on dira alors vraiment que je suis malade et je n’aurais pas ce sentiment d’être la petite capricieuse se complaisant dans son malheur, se lamentant sur son sort et vous serinant les oreilles avec son éternelle fatigue.

Oui, car papa et maman c’es le message que vous me renvoyer à travers vos mots vos leçons sur la vie quand j’attends de vous seulement des mots réconfortants, que vous me compreniez.

De plus en plus alors que j’avais l’impression d’être sur la bonne voix vous vous posiez en donneurs de leçons. Vous en avez marre et ne voulais plus supporter cela, en un mot, je vous agace et tout ceci toutes les fibres de mon cœur le ressentent. L’espoir a fait place au découragement et ceci surtout depuis qu’Eric m’a plaqué. Je l’ai vécu tel une trahison : Il m’a laissé tomber à cause de ma maladie ! C’est terrifiant de se dire qu’à cause d’une maladie on vous rejette.

Mais voilà, je ne suis pas une malade commune !! Peut-être qu’avec une jambe en moins, des séances de chimiothérapie ou des piqûres quotidiennes il serait encore avec moi et mes parents en aurait moins gros sur le cœur. Ils ne disent pas à mon frère que ces injections sont énervantes, qu’ils ne supportent plus ses hypoglycémies. Non, lui il a des raisons tangibles, parce que physiques de souffrir et d’être malade. Moi qu’ai-je à part mes plaies morales, psychiques. Mon physique ne semble pas suffire et je pense qu’ils n’ont aucune idée de ma fatigue en tout cas il ne me le montre pas.

Me dire des fois que c’est formidable les efforts que je fais pour travailler, me lever est-ce trop demander?

Me dire ménage toi, fais attention, repose toi si tu es trop fatiguée! Non ce qui importe c’est surtout ne pas se dévoiler et surtout conserver son emploi. Mes parents vivent dans la peur chronique que je perde mon emploi de par mon instabilité dans les rapports sociaux.

Les difficulté que je rencontre je leur raconte, je tente de faire valoir mes droits, de montrer que ce suis là et bien présente, mais eux le maître mots reste  » pas de vague, ne pas se porter pas préjudice et ceci même quand on pense avoir raison « .

Ma psy me réconforte heureusement en me disant que je suis dans le vrai car je finis par me croire totalement folle. Suis-je si anormale et invivable ?

Non, j’ai aussi raison mais l’attitude de mes parents est parfois maladroite et n’est pas faite pour me réconforter.

Maintenant je vis seule depuis le mois de juillet convaincue qu’un peu d’espace aiderait peut-être à sauver ma relation avec Eric. Il était soit disant d’accord aussi j’avais fait la démarche de déménager.

Très bonne démarche et difficile mais une victoire selon ma psy sauf que la suite ne fut pas celle espérée.

Eric en a profité pour mettre un terme à notre relation et même à rencontrer quelqu’un. Mais là encore ce fut de ma faute. La tâche fut facile ! J’avais fais un pas important, je ne l’envahissais plus chez lui.

Me voila donc seule dans un studio. Mes parents certes m’aident matériellement mais je tente d’être le plus indépendante possible ce qui n’est pas facile quand on connaît réellement le coût engendré par une telle maladie qui ne bénéficie, bien sur, d’aucun soutien. La Sécu c’est pour les autres et non pour les accros de la bouffe !

J’avance vers un avenir, encore inconnu.

Je suis, tout de même, heureuse d’avoir rencontrer ma psy qui fait preuve d’une compréhension et d’une gentillesse que je croyais inexistante dans cette  » espèce de médecine « . Elle m’aide à affronter le quotidien.

Les rendez vous avec ma mère sont plutôt inutiles puisque maman ne comprend pas que c’est pour elle. Elle les considère comme des rendez vous destinés à délibérer de moi, sur le  » ce qui va bien et va mieux  » dans mon cher comportement de  » tarée chronique  » . Jamais elle ne se remet en question.

Mais rencontres avec ma psy se sont espacés car mon travail me crève et après de telles journées je n’ai pas la force d’allait vider mon sac et ma souffrance. Ma mère ne le comprend pas et me reproche ce soit disant laissez aller.

Je tiens toujours, je me lève tous les matins décidée à lutter mais avec l’immense impression que les journées se répètent inlassablement.

Pour ne pas sombrer dans la boulimie désordonnée comme chez certaines, j’ai essayé de régler ma nourriture et la partition de cette musique est digne d’un Mozart en herbe. Le matin PDJ, déjeuner à midi, quand je ne travaille pas, sinon ceinture (commencer à manger pour moi c’est l’engrenage), vers cinq heures un repas, puis le dîner et manger avant de se coucher.

Même si j’essaye de résister je ne peux pas, toutefois je me refuse de céder davantage et lorsque la tentation gagne je suis encore plus coupable.

Parfois, la faim, l’envie de manger vous tenaille, accapare toutes vos pensées. Non je ne céderais pas !! Alors c’est la souffrance morale, la concentration absolue sur mon  » moi  » qui dit non, résister surtout résister, même si on a mal physiquement. Soulagée, je n’emploie pas le terme de contente (volontairement), vidée, je peux me relâcher. Mais pour combien de temps encore ? Je finis par me rendormir.

Je fais tout pour essayer de m’occuper, de rejeter ce sentiment d’impuissance face à cet enfer. Ouvrir un livre est un effort, lire cinq pages est un exploit. Risible aux yeux du commun des mortels mais tellement important pour nos yeux de boulimique et anorexique.

Nous sommes évanescentes mais emplis d’une force qui nous dévore, nous tue à petit feu.

J’ai choisi de vivre le moins mal possible et je suis contente et même heureuse de voir qu’après tout je vie certainement mieux que ces jeunes filles écorchées à vif emprisonnées derrières des murs blancs que sont ceux des cliniques et hôpitaux.

Leur traitement : la torture morale dirigée par une théorie paradoxale ! En effet, parce que considérées comme asociales, inadaptées au monde pour les guérir, les aider à communiquer on les coupe du monde extérieur.

Comment alors se durcir, apprendre à vivre ?

Au lieu de leur apprendre à affronter le monde on en fait des ermites qui sortiront davantage effarouchées de ce monde carcéral.

Moi l’hôpital ne m’a pas bouffé et je vis parmi les autres, j’ai un travail que j’ai trouvé par moi même. Le quotidien est, certes, très dur mais je pense que pour certaines il sera ou est encore plus douloureux et cruel.

Les jours passent et je lutte toujours pour vivre. Pourtant un sentiment de lassitude m’envahit. J’ai envi de progresser, j’aime mon travail mais dans ce terrible monde on ne laisse plus de place à l’espoir et à la chance. Je me donne à fond, je prends tellement à cœur mon travail qu’il me bouffe peu à peu, parce que pour tous ces efforts il n’y a aucune reconnaissance, aucun merci. Néanmoins à la moindre petite faille on ne vous rate pas !

Mon soucis de la perfection est exacerbé par peur de perdre mon emploi, de décevoir mes collègues et mon désir de réussir à évoluer.

Toutes mes forces sont dirigés vers l’accomplissement des tâches que m’impose Hôtelia. Je crois que je suis en droit de bénéficier d’une promotion, d’une augmentation qui me permettrait de mieux vivre et qui ne serait que justice et logique vu la masse de travail qui m’incombe. Mais là encore refus!

Attention je me décourage car encore un refus ! Je devrais y être habituée ! Après tout la  » fée chance  » a oublié de se pencher sur mon petit berceau.

Ce refus de m’offrir ce à quoi j’ai droit fut un coup de massue. Le petit bâton qui me tenait casse et me rend encore plus titubante, perdue, seule et démoralisée.

Ma maman qui fais un énorme effort pour m’écouter et qui réussis de mieux en mieux me répète, comme si ces mots était des bouées de sauvetage, de garder le morale.

 » Maman, tu ne peux rien dire de mieux parce que comme moi tu ne connais pas la solution, mais je t’assure, c’est dur de plus en plus dur « .

J’ai envie de me laisser aller, de ne pas me lever, de ne pas manger, de ne pas faire de courses et je ne peux pas. Une force me pousse, mes jambes basculent tous les matins hors du lit comme indépendante de mon esprit et pourtant ce dernier est leur moteur; Impression paradoxale et qui semblera incompréhensible pour tout être doté d’une raison raisonnable.

Bientôt 25 ans,1 ¼ de siècle ! Dans un mois j’aurais 25 ans ! !

Je ne veux pas de fête car que puis-je fêter ; ce jour est un jour de plus dans mon interminable vie.

Jusqu’à maintenant, j’ai lutté, espéré, été la plus forte, j’ai tenté de surmonter de trouver le bout du tunnel, mais aujourd’hui je suis épuisée, éreintée, lasse, fatiguée, déprimée et je n’arrive pas à le faire comprendre. Je voudrais leur dire tant de choses, tout leur dire mais ma bouche reste bloquée, les mots, je ne les trouve pas, seul le papier parvient à m’arracher ce que j’ai de caché au fond de mes tripes. Je veux crier, hurler. Ils me disent plein de choses réconfortantes mais en fait ils ne voient pas et je suis toujours mal à l’aise devant eux.

Je sens toujours leur regard qui se pose sur moi quand je saisis tel ou tel aliment , alors pour ne pas les mettre mal à l’aise, leur faire honte et me sentir une moins que rien, je me cache pour manger. Je ne parviens pas à leur dire que j’adore être avec eux, mais que mes crises quotidiennes qu’ils disent connaître mais qu’ils refusent en même temps me rendent honteuse, coupable.

Je sens leur critique pendue au bout de leurs lèvres, des mots blessants qu’ils ne me disent plus mais qu’ils pensent encore très fort :  » tu te rends compte l’argent que tu gaspille dans la bouffe  » ou  » on ne vit pas pour manger mais on mange pour vivre « . Ces phrases, je les ai entendu et je me sens si coupable que je cache ma crise de 17 h qui ne s’arrête pas à un simple paquet de gâteaux, ma crise du soir avant d’aller me coucher.

J’aimerais leur dire que je voudrais aller au restaurant mais je n’ose pas car j’ai honte qu’ils pensent que c’est du gaspillage et ne souhaite pas les mettre mal à l’aise devant les serveurs qui peuvent trouver mes commandes pour le moins impressionnantes.

Un jour ma psy m’a dit qu’une personne faisant de la boulimie avait été traitée par son fils, donc sa chair et son sang, de  » benne à bouffe « . Expression illustrant parfaitement ce que je ressens et ce que pense, certainement, mes parents sans me le dire.

Parfois, la nuit je fais de terribles cauchemars, surtout en ce moment. Je vois par exemple mon petit frère qui me crie dessus en hurlant que je suis un poids pour mes parents, que je gaspille tout leur argent et que le week end est un moment redouté pour eux trois car je viens.

Je ne peux pas leur dire, ils ne comprendraient pas mais c’est horrible. Mes nuits d’ailleurs sont de nouveaux horribles alors que j’étais parvenue à retrouver un semblant de sommeil réparateur et un rythme normal mis à part le fait que je me couche tard. Je tourne et tourne avant de m’endormir, pour mieux ouvrir les yeux entre 4h07 et 4h 12 précises et les refermer péniblement dans un sommeil comateux peuplé de réflexions, souvenirs, cauchemars et images : le sommeil, le vrai me gagne à l’aube vers 6h mais voilà dans 2 h le réveil sonnera l’heure d’affronter une nouvelle journée.

Alors, franchement à l’aube de mes 25 ans qu’ai-je à part ma famille, ce qui est beaucoup c’est vrai. Je les aime plus que tout et ne serais rien sans eux.

Les jours défilent dans le même but : penser à demain, une journée de passée est une victoire de plus.

Comme tout le monde je travaille et pour soutenir ce rythme, c’est un combat de tous les instants que je mène contre moi-même, une lutte contre ma tête vide ou pleine (je ne sais plus), contre mes jambes lourdes qui n’en peuvent plus d’avancer – mais, qui, paradoxalement refusent de s’arrêter un peu pour se reposer par peur d’être inoccupée, immobile, en proie aux souvenirs, à la culpabilité d’être inactive, de paresser- contre ma fatigue, ma tension qui se fait la malle avec le potassium, enfin une lutte contre un corps qui n’appartient déjà plus à ce monde commun.

La tête et le corps ne font qu’un chez les  » Raisonnables « , chez moi ce sont deux entités distinctes sauf que sans ma tête je pense que je serais depuis un moment tombée dans le trou si désireux de m’aspirer.

Encore un mystère de la vie : le pouvoir du cerveau ! Quelle force exerce-t-il réellement ? Nul ne le sait mais il a sans aucun doute un rôle insoupçonné, tout puissant.

Souvent je voudrais m’écrouler pour qu’enfin on me croit, on se rende compte que ça ne va pas. Moi, debout, je ne suis pas malade sauf peut-être du  » ciboulot « .

Ce n’est pas affabulation de ma part puisque j’en ai un semblant de preuve : les seules fois où mes grands-mères, tout au moins une, car malheureusement ma deuxième grand-mère est entrée dans son monde à elle, une dimension inconnue de tous dont le nom devrait être  » destruction de l’esprit, souffrance intolérable de la vieillesse  » (elle est atteinte de la fameuse maladie d’Alzheimer, un autre poison au nom barbare) demandèrent régulièrement de mes nouvelles c’était quand je me suis retrouvée à l’hôpital une perfusion dans le bras. Mais non je n’irais pas à l’hôpital parce qu’ils ne seront pas les gagnants, si tant est qu’il puisse y avoir un gagnant ou un perdant dans la souffrance et la maladie.

La souffrance morale est une souffrance au même titre que peut l’être une souffrance physique , avec des degrés : une personne avec un bras cassé souffre moins que quelqu’un atteint d’un cancer. Une personne qui se dit déprimée souffre moi qu’un dépressif (le mot dépression est employé à tort et à travers pour évoquer aussi bien le blues de l’hivers que la vraie maladie, celle qui peut anéantir toute une vie).

Je pense pouvoir dire que je sais ce qu’est souffrir c’est pour cette raison que je pense comprendre ce que pouvait éprouver mon grand-père se voyant mourir à petit feu avec toutes les souffrances physiques et morales que peut engendrer un cancer. Dans un sens il se sent seul, il en veut aux autres pour la seule raison que personne ne peut savoir ce qu’il endure.

J’essaye de communiquer mes impressions, mes peurs mais encore les mots butent contre une bouche refusant de s’ouvrir.

Je tente de trouver un moyen de parler, des fois je suis à deux doigts de m’ouvrir et je n’ose pas par peur des réactions, surtout celles de ma mère, mon père étant, me semble-t-il, moins fermé. Ce n’est pas une critique mais seulement mes craintes, alors ne soit pas blessée ma petite maman adorée si un jour tu lis ces lignes.

Je ne sais comment décrire mon malaise. Je n’ose par leur dire car ils jugeront.

Je me surprends à rêver que je suis assise entre eux, mes lèvres bougent et les mots jaillissent comme par miracle, un torrent impressionnant de paroles, de vérités, de non dit seulement entrecoupé de mes sanglots, des larmes de soulagement. C’est un apcès qui se crève comme la baudruche qui éclate. Assis, silencieux, ils écoutent, pudiquement, toutes mes peurs, mes rancœurs, mes habitudes. Tout est dit ! La honte et la culpabilité semblent moins accablantes. Je suis soulagée : ils savent et acceptent !

Mais c’est un rêve ! Ils ne peuvent pas abonder, comprendre qu’au très fond de moi, je sais, j’ai réalisé que jamais plus je ne serais la même, celle d’avant, que jamais je ne sortirais de ma boulimie dans mon corps anorexique, de mes rites alimentaires, de ma dépendance à la balance que je hais. Ma bouffe engouffrera sans doute toujours les trois quarts de mon budget, les assiettes se rempliront toujours, les crises quotidiennes perdureront.

En effet, dans ma boulimie qui est pourtant un acte impulsif vous conduisant à déchirer des conserves avec les dents, à manger des choucroutes froides avec les doigts debout, à mélanger le chocolat avec la charcuterie moi mes crises sont régulières, tous les jours et à des heures plus ou moins identiques. J’ai envie et besoin de manger mais ce n’est pas l’orgie dans le sens le plus péjoratif. Je mange les plats chauds, le salé avec le salé, dans l’ordre d’un repas, mais ce sont les quantités qui sont dingues. J’ai assimilé cette régularité, cet ordre dans le désordre de la boulimie au fait que je suis issu d’une famille gourmande, que j’ai toujours adoré faire la cuisine et fais mes études en restauration.

Mes tentatives de communication sont avortées par les  » il faut positiver « ,  » ça va s’arranger ma chérie, tu verras « ,  » tu devrais sortir, tout est question de motivation  » de ma maman. Des stéréotypes, des phrases préfabriquées, souvent blessantes.

Ce n’est pas un manque de volonté maman, seulement je ne peux pas le processus est encré. Je dois vivre avec et ma psy le pense aussi mais les autres aussi doivent m’accepter avec mes particularités même si le quotidien ne sera jamais l’image de la normalité. Fini les sorties, les rires avec des amis autour d’un repas savouré sans honte, sans remords et peurs, sans besoin de vomir.

Parce que les autres n’acceptent pas et ne comprennent pas je dois me conformer à leurs gestes, supporter les situations, faire comme si de rien n’était. Comme torture, il n’en n’existe pas de plus affreuse, insupportable. Maman, je croyais que tu me considérait comme malade !

Demandes-tu à Fred de ne pas se lever pour aller faire son injection d’insuline, de ne pas manger en classe pour éviter tout malaise sous prétexte que les autres ne mangent pas pendant les cours ? Bien entendu, tu vas t’énerver, crier avec papa que ce n’est pas comparable, que je mélange tout, que je plains, m’apitoie sur mon sort, conclusion encore une tentative vouée à l’échec : comme les autres !

Pour en revenir à ma vie, j’ai encore 24 ans, et je travaille mais c’est un travail que je qualifie d’alimentaire car ma seule motivation c’est le salaire- bien que Bysance soit encore loin – qui me permet avec l’argent de poche de mes parents de payer, tout juste (je suis parvenu tout de même à mettre 300 F de côté chaque mois) ma  » bouffe  » et mes charges.

Car savez-vous combien cela coûte de se nourrir à une boulimique anorexique ? Non ! Vous ne pouvez pas savoir, et la honte, la culpabilité m’empêchent de vous le dire.

Comment ne pas avoir honte quand, même votre mère, emploie les mots  » bouffer « ,  » engloutir  » en parlant de vous .

Mon Dieu, j’ai tellement honte !

Ne pas sortir pour éviter de faire honte à table et d’avoir honte ! S’habituer aux autres et manger comme eux (dixit maman). Maman sais-tu la torture que cela représente de ne pas se rassasier et de ne pas se lever pour aller vomir ? Non ! Et tu ne le sauras jamais !

Tous mes mots ne suffiront pas à vous décrire ma souffrance.

Autour de moi, on se tient par la main, on s’embrasse, on se marie, on s’aime et moi au milieu de la ronde je suis seule. Je regarde les yeux humides de larmes et me réfugie en plongeant mes yeux dans ceux de la petite boule de poils blancs partageant, désormais, mon quotidien : Luna, douce comme l’Angora, blanche et pure comme la lune. Elle peut être têtue et avoir un sacré caractère, elle reste câline, présente et m’aime sans me juger. Elle est en fait la seule à vivre et connaître réellement ma vie. Maintenant dans les moments durs je pense à elle, à ses miaulements et ronronnements lorsque le soir je pousse la porte de mon studio.

La personne qui me comprenne certainement le mieux c’est ma psy qui sait qu’il va falloir vivre avec ma  » tare  » : je ne veux même plus employer le mot  » maladie  » puisque personne ne me considère réellement comme telle. J’ai  » bonne mine  » me dit-on ou  » tu as un peut pris (grossit pour ceux qui n’ont pas compris)  » ou encore  » repose toi  » !

Papa, maman, si je vous dis que je suis fatiguée, épuisée c’est pour vous faire comprendre qu’une heure ou une semaine ne suffisent pas à effacer et endiguer ma fatigue qui est certes morale mais aussi physique.

Je vous imagine, déjà, me répondant  » comment ne veux-tu pas être fatiguée avec ton état, grossis un peu « . Toujours ce mur d’incompréhension.

Je ne pourrais plus mettre du 38 ou du 40, je ne le supporterais pas.

Je ne suis peut être pas bien telle que je suis mais je m’accepte mieux que telle que j’étais avant.

Ceci vous ne le saisissez pas car avant rien ne se voyait.  » Elle est en bonne santé cette petite, pas comme son frère, elle ne peut pas souffrir « . Eh, bien si j’étais mal, mais mal.

Maman me dis qu’avec 10 Kg de plus je serais bien mieux, voilà un chiffre 10 Kg, une frontière et au delà se profile déjà les  » un petit régime te feras du bien « ,  » du sport va t’aider « ,  » il faut te bouger à ton âge « ,  » la mayonnaise, c’est mauvais pour la ligne « .

Non ! Non ! Taisez-vous ! Plus jamais ! Plus jamais ces mots, alors je reste avec ma silhouette maigre.

Je crie, hurle ! Mon corps, ma tête n’en peuvent plus. Je n’ai jamais été aussi bas, la solitude me pèse, Eric me manque, les repas familiaux et conviviaux me manquent, mon frère me manque terriblement. J’ai envie de mourir.

Je ne veux plus être un poids, je n’en peux plus d’être le fardeau de votre vie, une erreur de la nature pour mon frère.

Je sais que vous faites de votre mieux et je ne cesse de le répéter à qui veut l’entendre que vous êtes des parents formidables et dont je suis très fière. Peu de parents comprennent et aident autant leurs enfants et endurent ce que vous endurez.

Mais, voilà, un jour je crains que vous me coupiez les vivres, las de voir les chariots se remplir. Je redoute que la porte se ferme à mon arrivée car je serais devenue trop encombrante,  » chiente  » comme tu me l’as dit un jour maman que je te demandais pourquoi, seule avec toi tu ne parlais pas. C’était dans l’espoir de comprendre les silences de savoir si je n’inspirais aucune discussion.

J’écris, écris, sans parvenir à tout dire mais au moins les minutes passent et m’occupent jusqu’à la prochaine crise.

Les journées sont de plus en plus longues. Je n’ai envie de rien faire. Crocheter, broder me demande un effort surhumain. J’ai toujours ce sentiment d’être un ventre ; je travaille, rentre, mange car je ne l’ai pas fait à midi pour ne pas faire honte en ne me contrôlant pas.

Chez moi je n’ai pas de balance mais je pense au terrible chiffre que celle de mes parents affichera le week-end. J’ai peur !

Un kilo de plus affiché et c’est l’horreur, la panique ; pourquoi même en vomissant je grossis ? Je souffre ! Alors, dans mon affolement je me surprends à vouloir maigrir. Je me sens grossie, essaye de le dire mais capitule devant la nervosité qui gagne mes parents au son de ces mots et propos insensés pour leur esprit terriblement sage et raisonnable. Mon papa me dit que je maigris, d’autres pensent que j’ai un peu  » pris « , que j’ai  » meilleure mine « . Ma tête s’embrouille, qui croire ? La balance, parfois, affiche et affirme le kilo en plus. Horreur, drame pour moi . Folie pour les autres.

Il est vrai que cela peut paraître irrationnel étant donné qu’au fil des semaine la balance dit 1 kg de plus, revient normale, puis 2 kg de plus, revient normale et moi je mets toujours mes affaires mais le matin la peur de me sentir serrée dans mon pantalon, comme à certains moments, me hante.

Actuellement, je suis en vacances, je ne travaille pas. Je suis mal, mais au moins je tente de me reposer et me laisse aller à dormir le matin, à retourner au lit surtout que mes parents ne sont pas là. Avec eux je ne veux pas qu’ils pensent que je suis fainéante. Je ne leur ai pas dit mais j’aimerais que ces 15 jours durent plus pour savourer le peu de moments que je parviens à aimer dans mes moments de paresse (car je me considère comme une fainéante quand je mange ou ne fais rien).

Je suis tout de même contente car j’ai entamé une nouvelle vitrine miniature et j’ai eu envie de lire. Je suis parvenu à ingurgiter 450 pages d’un livre en une semaine (un véritable exploit pour moi).

Mais mes soucis demeurent, je pense à mon compte en banque, à mes dépenses, à mon correspondant d’Internet qui se mûre dans le silence, à ma patronne qui fait des siennes et abuse de ma faiblesse…..

APRES MICROS

Les jours passent et j’ai envie d’écrire mais le courage me manque car par où commencer ? Tellement de choses se bousculent.

Ca y est le grand pas est franchi : je démissionne. Après des recherches infructueuses un  » oui  » miraculeux d’une entreprise me permet de dire  » Au revoir  » à ma directrice que je ne peux plus supporter. Elle ne me laisse aucune chance de progresser prétextant qu’elle est déjà gentille de m’accorder des horaires souples (on parle ici de ¼ heures par ci par là). Elle est attachée à ces détails et non au travail. Sur ce dernier point elle-même reconnaît qu’elle ne peut rien me reprocher allant même jusqu’à dire que j’ai des capacités incroyables. Selon elle en étant pleinement consciente j’en profiterais en userais et abuserais. Quel paradoxe quand on sait quel est le degré de mon manque de confiance en moi !

Cet entretien je l’attendais avec plaisir mais en fait elle paraît même contente de me voir partir.

La décision fut dure pour moi car j’ai peur. C’est une angoisse incidieuse, la peur d’échouer, de devoir de nouveau me faire des marques, des relations mais si je ne le fais pas jamais je ne franchirais jamais le pas.

C’est un saut vers l’inconnu, mon ennemi. C’est aussi un nouveau défi, une nouvelle victoire sur moi même.

Quitter Hotelia me rend terriblement nostalgique et triste, non pas à cause du travail mais des liens qui se sont créés avec certains résidents. Je ne pensais pas pouvoir m’attacher autant; je suis jeune en contact tous les jours avec eux, ils sont âgés loin de leur foyer, de leur famille et Hotelia est leur nouvelle petite famille : de tout ça résulte des rapports humains discrets mais forts.

Le 31 décembre je ne serais plus salariée d’Hotelia et le 2 Janvier je découvrirai mon nouvel univers !

Tout va très vite, le  » jour J  » arrive. Je commence en même temps qu’un autre. Tous deux nous allons suivre une formation de trois semaines.

J’ai peur : vais-je tenir ? Et les repas comment vais-je faire ? Vais-je résister aux trajets, au stress ? Comment encore cacher ce que j’ai ? Que de peurs, de réponses à trouver.

Dès le premier jour, un moment fatidique arrive : le déjeuner ! Pas le choix, c’est le restaurant d’entreprise ! Je me laisse traîner, guider la peur au ventre et je me retrouve dans un self : je choisis mon plat, et m’assois avec les autres. J’ai pris une entrée, un plat et un fromage. Pas de dessert par peur des critiques. C’est certain, je vais avoir faim !

Bizarrement, je mange parmi les autres et pendant une demi-heure parais normale; c’est une grande victoire même si je sais que je devrai aller vomir après, et là il va falloir improviser. Tout se passe bien, je parviens à m’absenter en espérant qu’on ne remarquera rien. Le soir, je le raconte à mes parents, ils semblent heureux ou du moins contents. J’aimerais leur faire comprendre quelle angoisse, quelle frustration me tenaillent car je ne mange pas  » à ma faim « .

Les jours suivants se dérouleront pareils avec quand même des remarques sur mon appétit qui épatent les garçons alors que mon plateau est tous les jours composé d’un plat, bien souvent sans viande, et de crudités (je ne prend ni dessert ni fromage) enfin, j’encaisse et essaye de trouver des parades à ce genres de remarques.

Le travail c’est pas extra, on s’ennuie, et personne ne semble s’occuper de nous ce qui me parais étrange. Mais bon je fais avec me persuadant que c’est un cap à passer pour un avenir meilleur. l’informatique est un secteur porteur. J’engrange de connaissances qui me serviront toujours.

Je suis fatiguée mais avec l’espoir d’un mieux.

Le soir à 17h 30 quand je pousse la porte de mon petit chez moi je suis éreintée, j’ai envie de ne rien faire juste de manger, ce que fais.

J’ignore si mes parents s’imagine cela, s’ils savent que je continue à manger avant de me coucher et quand je dis manger ce n’est pas grignoter. Je me force, parfois, à m’occuper : je fais de l’ordinateur, du crochet, je parviens même à finir un pavé de cinq cent pages. Pour moi cela semble si dérisoire et ne me satisfait pas. J’aimerais tellement pouvoir avoir envie de faire d’autre chose.

Tous les jours, je fais mes courses. Enfin, c’est le train-train. Ma maladie me ronge mais je lutte encore et constate des tous petits points positifs : certaines fois, j’ai envie de faire les magasins comme ça, pour rien. Je me prends même à acheter des vêtements et chaussures pendant les soldes ! C’est un petit progrès pour moi même si pour les autres ce n’est rien. J’ai envie de me faire plaisir mais voilà ce sont encore des dépenses, ce qui me fait peur car vais-je pouvoir un jour vivre indépendante ? J’essaye de faire ce que je peux, mais, sans mes parents je ne pourrais pas y arriver.

Enfin, pour l’instant j’essaye de ne pas trop m’angoisser en me convaincant que ce sont des petites bougies dans le grand tunnel de ma maladie.

Même si je continue à manger énormément et à vomir (car comme je le dis j’ai le sentiment étrange que c’est ancré en moi), ce qui posera toujours le problème de l’argent, si je parviens à être mieux dans ma tête alors le Eurêka d’Archimède c’est moi qui le pousserais cette fois ci !

 

Que doivent penser mes parents de moi ?

Je fais de mon mieux pour m’intégrer, mais les clans sont formés et personne n’acceptera mes problèmes.

J’ai des contacts avec un ami celui qui a perdu père et mère, se retrouvant lui et ses trois frères et sœurs orphelin. Il me téléphone, m’invite mais je ne peux pas accepter par honte et peur de l’obstacle des repas car il ne sait pas ! Pourtant, après avoir réfléchi, je ne peux pas continuer à le lui cacher, je vais lui dire, je ne veux pas qu’il croit que je refuse par désintéressement.

Je n’ai pas la force de lui parler, une lettre sera plus expressive. La lettre est faite. Trois jours me seront nécessaires pour parvenir à la poster craignant sa réaction. Mais un ami est un ami !

Un véritable ami m’acceptera, sinon c’est qu’il n’en valais pas le coup (rassurons-nous). Le lendemain il me téléphone, nous parlons une heure et décidons de dîner au restaurant le lendemain, à côté de chez moi. Là, je suis plus a l’aise que chez lui car je sais que je rentrerai tout de suite après.

Il insiste pour que je vienne un jour chez lui en pensant comprendre mais entre le dire et le vivre il y a une différence, un fossé dont il ne se doute pas.

Il me téléphone et je devine un intérêt plus qu’amical mais voilà pour moi c’est un ami et il ne sera jamais rien d’autre. C’est certainement l’ignorance de ce qui l’attend qui le fais agir ainsi, car les seuls qui se soient frottés à moi ont vite abandonnés le  » fardeau  » comme dirait ma grand mère.

Ma vie affective sera décidément bien vide. Un jour je serais peut être reléguée au rang des  » vieilles filles « . Saleté de maladie que j’apprivoise tant bien que mal, mais, à quel prix !

Tout ceci pour simplement gagner de quoi vivre, gagner mon indépendance, pouvoir travailler et être considérée comme active. L’amour l’amitié demeurent presque inexistantes, la solitude est grande. Mes coups de cafards sont énormes douloureux même physiquement.

Les souvenirs d’Eric, de ma vie avec lui, le sentiment de ses sentir aimée et acceptée avec mes problèmes, mes vomissements, mes crises de boulimie quotidiennes me reviennent par rafale. Il a été patient, plus personne ne le sera certainement avec moi ; ce sont des paroles qu’il m’a d’ailleurs jetées à la figure, violemment. Une autre a certainement pris ma place, il est probablement heureux. Un cauchemar me vient parfois, celui d’un faire part de mariage dans ma boîte aux lettres (le sien) ou celui d’une rencontre au bras d’une autre. Je sais que je ne le supporterais pas.

La solitude a parfois des bons côtés mais elle reste le plus souvent douloureuse. J’apprends à me débrouiller seule, pas d’homme à la maison pour changer une ampoule ou autre.

Mes parents sont un soutien énorme mais je me demande toujours s’ils savent tout sur mon quotidien. Certaines fois j’ai peur d’aller à la maison car même si je me sens plus libre qu’il y a quelque temps, je continue à avoir honte de moi. J’ai peur de manger devant eux entre les repas et même des fois pendant, mais le besoin est tellement énorme que je me sens mal. Certes je mange quand il vont se coucher mais j’ai peur, ce n’est pas comme chez moi où je suis seule à l’aise. Que penseraient-ils de moi ou de n’importe qui en train d’avaler des pâtes à onze heures du soir et des gâteaux !

Ces mots me coûtent mais c’est la vérité. J’adore mes parents mais j’ai honte de moi de ma vie, peur de leurs regards, de leurs remarques :  » essaye de résister « ,  » occupe toi « ,  » tu veux faire quelque chose « ,  » il faudrait que tu vois quelqu’un d’autre  » qui pourrait t’aider. Des mots qu’ils souhaitent et pensent stimulants. Ils tentent de tout faire pour m’arracher aux griffes de la maladie, mais, comment leur faire comprendre que je ne peux plus ? Certains penseront à un manque de volonté et s’ils partageaient leur avis ? Comment leur expliquer ce que moi-même je n’arrive pas à comprendre et à surmonter. Ces différentes barrières me ferment donc certains jours la porte de ma maison.

Je vous aime tellement papa et maman.

Je doute de tout mais il y a une seule chose dont je sois sure c’est de cet amour que j’ai pour vous et mon petit frère. Vous épargner, j’aimerai tant. M’effacer pour vous rendre heureux !

Le sort n’oublie jamais ses fidèles élus puisque le 8 février me voilà convoquée dans le bureau de la Responsable du personnel. Pas besoin de dessin, à peine le pas franchi j’ai compris : ce soir je serais sans travail ! Je les écoute m’annoncer qu’ils mettent fin à ma période d’essai. Dans un semi brouillard je parviens à demander des explications.

Je ne sais toujours pas si je dois en rire ou en pleurer de leur remarquable raison :  » je ne comprends pas assez vite et ils n’ont pas de temps à me consacrer « . Tout mais pas ça car, même, si je ne suis pas sûre de moi je pense, car tout le monde, s’accorde à le dire, que je suis une personne qui, justement, comprend très vite parfois même trop vite.

La vérité c’est qu’il y avait trop de personnes et pas assez de travail pour tous ! Il suffisait de voir comment tout le monde s’ennuyait affalé sur des fauteuils.

De plus, comment peuvent-ils juger quelqu’un qui n’a pas encore travaillé- j’ai du prendre, en tout et pour tout, cinq appels.

Je me lève et quitte la pièce en claquant la porte, n’osant poser le regard sur personne.

Je suis pressée de me retrouver dehors.

Pour moi, même, si ce n’est pas de ma faute c’est un échec cuisant. Plus de travail, plus de salaire ! Comment vais-je faire ? J’ai peur ! Je ne veux pas être entièrement à la charge de mes parents car ils ne pourraient pas assumer et cette situation serait invivable pour moi.

Je roule, la tête pleine de pensées ; je pense à celui qui a été engagé le même jour que moi. Je l’ai vu aujourd’hui. Va t-il subir le même sort que moi ? Si lui aussi se voit gentiment congédié alors aucun doute : notre fabuleuse entreprise avait vu trop grand au niveau des budgets !. Si tel est le cas, quelle cruauté, le témoignage d’une société dans laquelle les pions sont les hommes manipulés par l’argent, le pouvoir et l’égoïsme. Peut-on oser après cela parler de tolérance, d’insertion quand on vous jette comme un vulgaire kleenex après vous être investi et avoir laissé une situation stable ?

Me voilà prise d’angoisse, mais  » prendre le taureau par les cornes  » telle est ma devise !

En larmes, tremblante, je franchis le seuil de mon chez moi, je mange et tente de me calmer. Mes idées s’éclaircissent alors je prends mon ordinateur : destination les sites d’emplois et d’agences d’Interim. Trois heures plus tard voilà mon CV lancé sur la  » toile  » via Manpower, Vedior Bis et quelques annonces. Un espoir, mais mon moral est tout de même bien bas.

Je suis en vacances forcées !

Epuisée le matin, il me faut une volonté de fer pour faire surface, non que je sois envahie par le sommeil mais mon corps est douloureux, je suis lasse. Les journées sont une lutte de chaque instant car je suis déjà manger par la culpabilité et la honte en sachant que je vais aller faire des courses, manger, vomir et réussir peut-être à faire quelque chose d’intéressant.

J’ai tellement envie de parler, mais à qui ? Ma mère ne comprendrait pas. Je réussis tout de même à aller aux RDV obtenus dans les agences d’Interim, c’est une bouffée d’air, un vent d’espoir d’avoir assez vite une mission et, qui plus est, mieux payée. Seule je ne peux compter sur personne ; dans ces instants les souvenirs me submergent, ceux d’une vie à deux, la sécurité de n’être pas seule, d’avoir un peu plus de temps pour se retourner. Seule c’est l’aventure, le combat. Mes parents me disent de m’accorder du temps qu’ils sont là mais je refuse, ils en font tellement que la pensée d’être encore plus pesante m’est intolérable.

Désormais j’attends que ce téléphone maudit sonne. Il sonnera une première fois mais c’est la responsable de mon  » ex bienfaiteur employeur  » m’annonçant que mon chèque est disponible. Je saute sur l’occasion pour semer le doute concernant celui qui fut mon compagnon de formation en demandant à lui parler prétextant devoir lui rendre quelque chose. La réponse n’est pas des plus surprenante :  » Edouard ne travaille plus chez nous lui non plus  » Je le savais !

Après avoir obtenu un numéro de téléphone il me confirmait que son passage devant le  » Jury  » avait suivi immédiatement après mon départ en trombe. Etrangement, à lui la vérité lui a été dite :  » les budgets ont été largement dépassés « .

Pourquoi m’avoir menti à moi : parce que je suis une fille ? Parce que j’ai l’apparence d’un être faible ? Quelle que soit la raison, elle est  » petite « , ce sont des opportunistes, des lâches incapables de reconnaître leurs torts et préférant dévaloriser quelqu’un qu’ils pensent trop naïve ou stupide pour raisonner et assembler de simples morceaux de puzzles.

J’en ai marre ! ! ! !

C’est un hurlement interne qui me fait si mal, une envie de crier de partir, mais les pleurs ne viennent pas et je me surprends toujours à vouloir vivre même si mon père m’a dit que je ne faisait que survivre. C’est dur d’entendre ces mots car cette survie est ma vie, minable peut être mais acquise avec des efforts.

Le plus terrible est de sentir un soupçon d’amélioration, un coin de ciel bleu pour ensuite tout voir s’écrouler par une nouvelle épreuve.

Sisyphe connaissait cette sensation en poussant un rocher qui n’atteindra jamais le sommet.

Je passe mes journées seule avec ma petite Luna, une lumière ; elle est là quand je rentre et me fait la fête. Heureusement que je l’ai. L’animal meilleur ami de l’homme n’est pas un mensonge.

C’est une chatte, un animal égoïste de nature, mais je suis persuadée qu’elle m’aime un peu car je suis sa première véritable maison après des abandons successifs. Adulte, belle, espiègle, vive, exclusive, un caractère de  » chien  » mais tellement câline, attendrissante.

Merci maman et papa de me l’avoir confié.

Nous sommes le 19 février, neuf jours sans travail mais le téléphone retentit avec une mission en vue sur le Chesnay, l’idéal, pas de déplacements, moins de fatigue. Le rendez-vous avec le responsable du service est pris. La chance va t-elle enfin me sourire ?

Cette mission concerne une importante société automobile, domaine bien différent de l’Hôtellerie-Restauration. Peu importe, j’en ai marre. Le principal c’est d’avoir un travail.

Plus j’y réfléchis et plus je me dis que l’Interim est peut être une bonne option pour moi car elle me permettrait de pouvoir plus ou moins travailler à la carte en m’accordant des petites vacances quand je serais à bout. Le tout est qu’il faut qu’il y ait des missions ce qui semble le cas actuellement.

Par ailleurs, je peux même espérer une pré-embauche. Je me lance, prends le risque. Une nouvelle expérience et approche du monde actif. Je serais une intérimaire avec un profil d’assistance RH (comprendre relation humaine), de secrétaire ; appellation bien banale, des emplois vulgarisés aux yeux des gens.

Moi qui voulais qu’on soit fière de moi, qui avais mis un point d’honneur à trouver le poste de mes rêves et bien j’ai tout réussi dans le  » ratage  » le plus complet !

Mon CV a été modifié sur les conseils de la responsable de l’agence d’Interim car la restauration même en gestion semble plutôt une gène. Me voilà bientôt candidate pour les fabuleuses blagues sur les secrétaires (rires) !

Mon frère sera l’ingénieur de la famille ! Il a choisi la bonne voie, honorable, des études plus ou moins longues avec plus tard un futur DEA ou DESS en poche, diplômes prestigieux.

Que suis-je avec mes pauvres années de BTS ?

Maman et papa quand vous lirez ces lignes, je vous entends déjà dire que je confonds tout, que vous m’aviez prévenu de ce qu’était l’Hôtellerie, que je suis trop pessimiste, irréaliste et que j’arrête de me soucier des autres, de leur opinion. Je pense ne pas me tromper dans mes prévisions, j’aurais simplement oublié quelques remarques.

Savez-vous ce que je peux ressentir ?
Savez-vous comment la solitude est horrible ?
Savez-vous que je mange des repas entiers plusieurs fois par jour, que c’est un besoin ?
Savez-vous ce que c’est de ne pouvoir s’empêcher de vomir jusqu’à six fois par jour (note il y à deux ans c’était sept fois) ? Et oui, je compte car les jours où je vomis une fois de moins c’est une petite victoire à mes yeux
Savez vous ce que c’est d’aller faire des courses en culpabilisant car les dépenses alimentaires représentent le budget le plus gros ?

Lorsque vous me payer des courses ça me culpabilise mais comment je ferais sans vous ?

Vous devez me trouver irresponsable de dépenser tant d’argent, j’ai tellement peur que vous m’en vouliez et me coupiez les vivres en disant  » débrouille-toi comme ça tu seras obligé de faire attention « .

J’ignore si mes explications sont claires mais une chose demeure certaine : il faut que j’ai un bon salaire, même pour pouvoir déjà boucler les mois et en option m’accorder de petits plaisirs.

Savez vous ce que peut représenter pour moi l’achat d’un CD, d’un livre ? C’est une victoire car la dépense n’est pas alimentaire (ce qui ne m’empêchera pas de faire des courses).

Connaissez-vous la peur de sortir, de faire des magasins parce que incapable de résister à l’achat d’un sandwich ou autre tentation ?

Savez vous ce que c’est de se dire que personne n’acceptera votre façon de vivre, vos comportements alimentaires, vos problèmes ? Maman tu va dire que je serai forcée de me plier aux autres ; ces paroles blessantes tu les a eu, elles sont la preuve que tu refusais l’idée que ma vie pourrait être ainsi, marquée par une maladie devenue chez moi par sa durée probablement incurable et chronique, surtout sur le plan du comportement alimentaire. Tes mots sont aussi une façon de dire que c’est une question de volonté donc un dénie du terme maladie. Ce n’est qu’une maladresse de ta part hein maman ? Tu t’es mal exprimée, j’en suis persuadée !

Vous voyez j’essaie de temporiser les choses, de ne pas tout prendre au pied de la lettre.

Que de questions mais elles sont le reflet de la réalité : la mienne !

Dans mon piètre univers je suis seule mais depuis quelques mois je me sens, à certains moment, bien, contente même si vous ne voyez rien et dites toujours que je fais la tronche (ce qui n’est pas vrai). Est-ce l’effet de mon nouveau traitement ?

Les pensées se bousculent, je tente d’exprimer au mieux mes sentiments avec l’impression de ne pas y parvenir d’écrire des lignes incompréhensibles, brouillons. L’écriture m’occupe me calme, représente une façon de parler ce que je n’ose pas te dire maman, même si tu me dis que je peux tout te dire. Pardon mais je ne pense pas que tu puisse tout entendre. Si j’avais du te dire tout ceci en face, d’une part je n’aurais pu le dire sans pleurer et d’autre part, te connaissant tu ne m’aurais pas laissé finir les premières phrases sans t’énerver et te livrer au fabuleuses morales, expression stéréotypées type  » c’est la vie « ,  » tu verras tu va guérir « ,  » tu devrais sortir « ,  » inscrit toi à quelque chose « ,  » ne t’apitoie pas sur ton sort « . Chercher l’encouragement dans tout ça est une devinette plus que dure.

Pendant ces jours de vacances j’ai envie de rester chez moi, le matin je me réveille déjeune et me rendors ou traîne au lit pour faire surface à midi : ce n’est pas mes habitudes mais j’essaye de me laisser aller même si je me sens coupable de le faire. Alors je me lève, prépare à manger et me jure de faire une après midi télé mais je suis si fatiguée que je m’endors sans parvenir à regarder la télé. Non il faut que je fasse quelque chose, je me force donc à sortir vers 15h. Les après-midi ont toujours été et restent la période noire pour moi. J’adore le matin, j’en ignore la raison. Le soir je me sens plus en forme pour faire enfin quelque chose.

Décidément j’ai honte de ce que doivent penser les autres de moi car jamais personne ne pourra s’imaginer que malgré tous ces sentiments de honte, de culpabilité, de peurs, de solitude je parviens à avoir mes coins de ciel bleus à moi.

Je suis pleine d’envie alors je les note sur des petits papiers pour ne pas les oublier pour me forcer à les faire et pour me fixer des buts. Peut être que pourrais-je un jour les réaliser.

Quel piètre opinion vous devez avoir de moi ?

On y est dans le nouveau millénaire : 2001. Pour moi, c’est l’anniversaire de mes 10 ans ballotée dans le tourbillon d’un sale truc qui m’emporte vers je ne sais où. C’est un courent, celui d’un torrent dans lequel une branche arrachée lutte et tente de braver la force incommensurable de la nature et son élément, l’eau.

Je ne suis plus fataliste sinon j’aurai quitté ce monde. Non, j’avance ! Des pas de fourmis que je suis sûrement la seule à percevoir. La lueur de l’espoir est faible mais elle est là.

Durant cette année 2000, celle disait-on du  » renouveau « , ma famille n’eut aucun répit avec des mois, des jours rythmés par le flot quasi constant des mauvaises nouvelles, des problèmes, des maladies : le cancer de mon grand-père galopant vers une issue fatale qui surviendra le 14 octobre 2000, le cancer du sein de ma grand-mère, fort heureusement pris à temps, la maladie de parkinson de ma grand mère paternelle aggravée par une déchéance inquiétante qui révèlera par la suite la terrible maladie d’Alzheimer. Comment avoir le moral quand à chaque fois que votre tête tente de faire surface vous coulez davantage ?

Et puis, en ce qui me concerne, j’ai perdu ma confidente, la seule psychologue qui m’est jamais écouté celle en qui j’ai toute confiance, elle a déménagé pour retrouver un bonheur mérité après 17 ans d’un long parcours. Je suis heureuse pour elle mais j’ai pleuré et mes larmes ont coulées devant elle. Ma mère ma dit que je n’allais pas la voir souvent, peut-être mais je la savait présente, à côté. Lorsqu’elle est partie il m’a été impossible, inconcevable d’aller consulter une autre personne.

Devoir tout recommencer, tout raconter, se dévoiler de nouveau, au risque de me livrer à un nouveau ou nouvelle charlatan est au dessus de mes forces.

Je n’ai plus rien à leur dire parce que je lui ai tout dit !

Ce serait la trahir, trahir la complicité que j’avais mis si longtemps à trouver. Le reste du chemin je devrai le parcourir seule.

Elle a essayé de faire comprendre à ma mère que je devrai peut-être vivre avec ma saloperie ! Je ne sais pas à quel point elle a réussi mais une chose est certaine : ma maman et mon papa sont formidables. Ils sont là et malgré les heurts, les conflits, les tensions ils font ou tentent de faire preuve d’une compréhension et abnégation qui devraient être un exemple pour tous.

Je leur en serai à jamais reconnaissante, et je suis consciente, au point de m’en vouloir et de me haïr les efforts qu’ils font. Je vous jure, je me bats ; mes pas de lillipucienne ne se voient pas mais ils existent ! Rien ne change sur mon physique (moi j’ai l’impression de grossir, c’est terrible de se sentir grossit comme je leur dit souvent) ni dans mon comportement alimentaire car je suis toujours un ventre vomissant plusieurs fois par jour et mangeant énormément.

J’ai eu 25 ans, ¼ de siècle ça se fête ! Mais que fêter ce 16 octobre 2000, deux jours après le décès de mon grand père maternel.

Mon Papi est mort, il est parti sans pouvoir voir que nous étions présents, sans pouvoir savoir que ma présence, à défaut de pouvoir lui dire, était ma façon de lui dire que je l’aimais  » timidement « .

Il est parti sans avoir à endurer de terribles souffrances et c’est certainement mieux ainsi. La douleur est selon moi inhumaine !

Je l’ai vu la première le matin sur son lit de mort. Sachant par ma mère à 9 heures que c’était la fin, je me suis levée prise d’une panique, d’un besoin, celui d’arriver le plus vite possible hantée par une terrible pensée :  » je ne veux pas qu’il meurt seul sans personne « .

Je savais que j’arriverai avant ma mère et grand mère à qui il fallait trente minutes. En dix minutes j’étais habillée et dans ma voiture. Je revois la porte, ma main sur la poignée, mes premiers pas dans cette chambre et ma peur en le voyant immobile, le croyant mort du fait de sa respiration ralentie.

Il est mort à 12 H 30.

Sa mort par le visage qu’elle donnait à son corps m’a impressionné. Je comprenais, enfin l’expression paradoxale  » le visage de la mort  » qui rend la mort vivante.

Pendant des nuits, j’ai revu ce visage, cette bouche ouverte, cette respiration bruyante, difficile, ce corps transparent, sans teint, dans ce lit, dans cette chambre d’où émanait une odeur indéfinissable, nauséabonde.

Ce fut pour moi les moments les plus durs, l’enterrement ne fut presque rien à côté. Même si je ne pleure pas comme je ne pleure pas pour mon autre grand père, ou rarement, je me souviens de lui, de ces blagues, son humour décapant, sa maniaquerie, ses obsessions…..

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