Témoignage de Carol : Même pas capable de vomir

Par Pascal Couderc, psychologue clinicien — RPPS 10009754606 Publié le 10 octobre 2016 Mis à jour le 29 mai 2026 4 min de lecture
Vomir et maigrir, femme qui pleure

En voyant les témoignages postés ici, ces vies déchirées, je m’interdis de me plaindre.

“Ne sois pas ridicule, tu ne peux pas être boulimique, c’est bien pire que ça !”

Et pourtant…

Tous les tests que j’ai pu faire sur internet me l’ont dit.
Ma belle-mère, qui se trouve être une ancienne boulimique, me l’a dit.

Pourquoi je doute ? Tout simplement parce que je ne me fais pas vomir. Mais ce n’est pas faute d’avoir essayé. Après ces crises violentes, je malmène violemment mon corps, je me retrouve secouée de spasmes et je pleure sur le sol de la salle de bains. Mais rien ne veut sortir. Du moins pour l’instant. Alors comment maigrir sans vomir ?

“Tu es grosse, moche, dégoûtante, même pas capable de te faire vomir”
Cela commence par quoi ?

Par ces remarques stupides, lancées au détour d’une conversation.
Par ces femmes maigres qui représentent un idéal pour moi.
Ou par mon amie, si mince, si jolie, que ma mère regardait avec des yeux brillants d’admiration en vantant sa beauté.
C’est évident : pour être belle, il faut maigrir. À l’âge où l’on prend forme, où l’on est animé par le désir de plaire. Et comme je n’arrive pas à maigrir sans manger, alors je dois vomir !

En troisième, j’ai commencé à être obsédée par mon poids. Je me privais pendant une semaine, puis je craquais, les kilos revenaient et je recommençais.
Puis j’ai décidé d’être “sérieuse”.
Je me suis privée de façon alarmante, perdant six kilos en seulement deux semaines.
J’ai lutté de manière malsaine, me “nourrissant” de photos de nourriture sur Internet, préparant des gâteaux que je ne touchais pas.

Lorsque mon médecin m’a dit de reprendre du poids, que je risquais de devenir anorexique, que je me mettais en danger, j’ai même ressenti une certaine fierté.
J’y arrive, j’arrive à lutter contre cette nourriture infâme !
J’étais si heureuse qu’on me dise que je devais prendre du poids ! Cela signifiait que j’avais le contrôle sur moi-même, sur mon corps !

Le samedi suivant, j’ai tout repris, vidant un pot de Nutella et des paquets de gâteaux.

Depuis cet épisode, je donnerais n’importe quoi pour retrouver cet état où je pensais avoir le contrôle. Car la bouffe contrôle ma vie.

J’alterne entre des périodes alimentaires normales, où je perds un peu de poids, et d’autres périodes, les dominantes, totalement déséquilibrées, dans lesquelles je me trouve en ce moment.

Je me prive de nourriture pendant 24 heures, puis je cours à la cuisine pour m’empiffrer.
À midi, je mange une banane, un peu plus pour qu’on ne me pose pas de questions, mais en rentrant chez moi…
Je demande de l’argent, sous divers prétextes, pour aller acheter du chocolat. Des dizaines de sachets de malbouffe s’entassent dans ma chambre parce que je n’ai pas encore trouvé le bon moment pour les jeter.

Lors de ces “crises”, mon esprit est comme anesthésié, shooté par les sucreries que j’avale, puis je me réveille et réalise que je viens d’engloutir plusieurs barres chocolatées en quelques minutes. J’aimerais réussir à vomir pour maigrir. J’ai l’impression que j’aurais plus de contrôle comme ça.

Cette infâme nourriture qui souille mon corps…


Lire l’article L’hyperphagie : une faim de loup

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Je culpabilise, je me traite de répugnante, de dégueulasse, d’idiote.
On ne m’aimera jamais. Qui voudrait de moi ? Je me sens comme un déchet.

S’ensuivent de violentes crises de larmes et ces vaines tentatives de me faire vomir depuis peu. Je vois cela comme une délivrance, le but ultime. Je sais que si je continue à ce rythme, j’y arriverai.
Mais que se passera-t-il alors ?

Et en ce moment, c’est pire. Je commence à prendre du poids. Avant, j’arrivais à perdre du poids parce que je faisais le yo-yo, en trouvant quelques périodes saines.
Mais maintenant, je suis prise dans une spirale descendante.
Je perds du poids, je perds du poids, je perds du poids.
Je m’affame, craque, grossis.
Puis finalement comble le moindre petit creux.
Angoisses, crises de larmes.

Je rêve de perdre.
Et puisque je ne peux pas vomir pour maigrir, je rêve d’être anorexique, oui, anorexique, même si je connais bien les dangers de cette maladie.

Je n’éprouve presque aucun plaisir à manger ainsi.
Je comble un vide. Mais lequel ?

J’ai envie de crier. En classe, j’ai de violentes crises de larmes, mais personne ne le voit.
J’ai toujours été une élève brillante, mais là je n’y arrive plus, la nourriture hante mes pensées, nous sommes à peine à un mois de la rentrée, j’ai quinze ans et je n’y arrive pas, les mauvaises notes arrivent.
J’aimerais qu’on m’entende, mais j’ai tellement honte. J’ai l’impression que mon problème n’est pas un vrai problème, que je n’ai pas le droit d’embêter le monde avec ça. Non, je ne suis rien. Moi et mes pulls informes sommes en train de disparaître.
J’ai besoin de réponses, j’ai besoin que quelqu’un me dise si j’ai un problème ou pas.
Je sais que mon “malaise” n’est rien comparé à celui de la majorité d’entre vous. Peut-être que je n’ai rien d’anormal après tout. Peut-être… Je n’en sais rien.

Alors, à vous tous…
Anorexiques, boulimiques, hyperphagiques, etc.

Je vous souhaite de sortir de cette spirale infernale.

Amicalement,

Carol

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Pascal Couderc psychologue Boulimie.com

À propos de l'auteur

Pascal Couderc

Psychologue clinicien spécialisé dans les troubles du comportement alimentaire depuis 1990.
N° RPPS : 10009754606
Diplômé d'un DESS de Psychologie Clinique (Université Paris VII). Co-auteur chez Albin Michel de « La Manipulation affective dans le couple » (2010) et « L'@mour au coin de l'écran » (2012), ouvrages traduits en plusieurs langues. Fondateur de boulimie.com (1998).
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