Certains livres touchent juste parce qu’ils parviennent à dire l’indicible. “Attendre le lunch”, de Pierre-Luc Gagné, fait entendre une voix rare : celle d’un homme aux prises avec un trouble alimentaire masculin. Alors que ces souffrances restent largement associées aux femmes, Pierre-Luc Gagné propose un récit intime, lucide et sans tabou. Il brise une forme d’isolement en donnant corps à une parole trop peu entendue.
Dès les premières pages, il est question d’une faim tenace, omniprésente — une faim de nourriture, bien sûr, mais aussi d’amour, de reconnaissance, de paix intérieure. Le titre, “Attendre le lunch”, agit comme une métaphore puissante : celle d’une vie en suspens, rythmée par l’attente de la satiété, physique ou existentielle, qui ne vient jamais vraiment.
À travers une langue frontale et sensible, Pierre-Luc Gagné met en récit une expérience encore largement invisibilisée. Cet article propose d’explorer ce texte à la fois littéraire et profondément clinique, pour mieux comprendre les ramifications psychologiques, sociales et symboliques du trouble alimentaire lorsqu’il s’inscrit dans un corps d’homme.
1. « NÉ AVEC LA FAIM AU VENTRE » : UN CORPS QUI DÉBORDE
Dès les premières pages de “Attendre le lunch”, Pierre-Luc Gagné plante le décor : celui d’un enfant que la faim habite. Une faim qui ne se limite pas à l’estomac, mais qui infiltre l’identité tout entière. « Né avec la faim au ventre », écrit-il — comme si ce vide intérieur précède tout. Loin d’être une simple anecdote d’enfance, cette image fonde le récit : elle dit une sensation constante de trop-plein intérieur, d’excès à contenir, de débordement à cacher.
Ce que l’auteur décrit, c’est un rapport précoce à l’hyperphagie, une compulsion alimentaire vécue dans le secret et la solitude.
Il s’enferme dans sa chambre pour manger « plusieurs assiettes », développe très jeune une relation ambivalente à la nourriture, qui devient à la fois refuge, pansement et source de honte. Ces scènes de consommation cachée sont lourdes de sens : elles traduisent une tentative d’apaisement, mais aussi une dissociation du monde extérieur, comme si manger était incompatible avec l’exposition à l’autre.
L’alimentation apparaît ici comme un mécanisme d’auto-régulation émotionnelle — un moyen d’endormir la douleur, la peur, la solitude. Mais très vite, elle devient aussi un enfermement : la nourriture isole, enferme dans le corps, dans la honte, dans le silence. Le plaisir cède la place à l’obsession et chaque bouchée renforce le sentiment d’être en trop, de prendre trop de place.
Ce premier chapitre intime et douloureux de son rapport au corps montre aussi comment l’identité se construit autour du trop-plein. Le jeune garçon apprend que son corps dérange, qu’il est jugé, comparé, moqué. Cette précocité dans la conscience corporelle — « à 10 ans, je remarque la présence de mon corps. Depuis, la honte de ma peau. » — est frappante. Elle donne à voir un enfant qui se perçoit non pas comme un sujet vivant dans son corps, mais comme un objet regardé, évalué, rejeté.
Dans cette partie du récit, Pierre-Luc Gagné ne théorise pas. Il raconte.
Il laisse affleurer les sensations, les souvenirs, les images. Et pourtant, ce qu’il dit fait écho à ce que de nombreux cliniciens observent chez les personnes souffrant de troubles du comportement alimentaire : une sensation d’inadéquation précoce, une quête de réconfort par la nourriture, une construction identitaire altérée par la honte corporelle.
En plaçant cette faim au cœur de son récit d’enfance, Pierre-Luc Gagné propose un autre regard sur le trouble alimentaire masculin : non pas un symptôme tardif, ni une crise passagère, mais une trame souterraine qui structure l’histoire de soi dès le départ.

2. « JE NE SUIS PAS UN CHIFFRE » : LA DÉCONSTRUCTION DU POIDS COMME IDENTITÉ
Il y a, dans “Attendre le lunch”, un moment de bascule saisissant. Pierre-Luc Gagné y écrit : « J’ai cassé toutes les balances autour de moi. Chez le médecin, je refuse d’y monter. Je ne suis pas un chiffre. » Cette phrase, aussi radicale que poétique, résume toute l’ambiguïté du rapport au corps dans les troubles alimentaires : la haine d’un corps mesuré, réduit, objectivé — et le refus d’en être prisonnier.
La scène de la balance n’est pas qu’un détail du récit : elle symbolise un rejet frontal de la norme, de la quantification, du jugement médical. Le chiffre devient ici un instrument de contrôle social, un outil d’effacement de la subjectivité. Se soumettre au poids, c’est être réduit à une donnée froide, indifférente au vécu, à la douleur, à l’histoire.
Dans ce passage poignant, l’auteur pousse la logique encore plus loin : il imagine sa propre disparition, son enlèvement, et redoute que l’on cherche à l’identifier non par son visage, mais par son poids. « Je ne serai jamais retrouvé ; j’aurai au moins la satisfaction d’être disparu sur des mots. » Ce fantasme de disparition est profondément révélateur. Il montre combien le chiffre est perçu comme une trahison de soi, un résumé injuste, une condamnation.
Cette peur d’être réduit à son poids est partagée par de nombreuses personnes souffrant de troubles alimentaires — mais elle est ici formulée avec une intensité particulière, liée à l’expérience masculine.
En tant qu’homme, Pierre-Luc Gagné souligne à plusieurs reprises qu’il est censé être au-dessus de ces préoccupations. La société attend de lui qu’il « ne s’en fasse pas avec ça », qu’il « prenne ça à la blague ». Pourtant, il ne rit pas. Il se débat. Et il refuse de laisser son corps devenir un chiffre qui parle à sa place.
La dimension identitaire de cette problématique est centrale. Le trouble alimentaire ne se manifeste pas seulement dans les gestes (se restreindre, se gaver, compenser), mais dans cette lutte constante pour garder la maîtrise de son image. Derrière le rejet de la balance, il y a une tentative de se réapproprier son existence, de dire : « Je suis plus que ça. »
Ce rejet du chiffre s’inscrit aussi dans une critique implicite de la médicalisation du corps. Pierre-Luc Gagné ne se définit pas par un diagnostic, pas plus qu’il n’accepte qu’on le définisse par un IMC. Il résiste, par l’écriture, à cette tendance à la simplification. Il choisit les mots plutôt que les mesures. Ainsi, il reprend le pouvoir sur le récit de son corps.
En ce sens, “Attendre le lunch” agit comme un geste politique silencieux : refuser la balance, c’est aussi refuser l’étiquette. C’est affirmer que le trouble alimentaire masculin ne se laisse pas capturer dans les cases habituelles, qu’il mérite d’être entendu autrement — dans sa complexité, sa douleur et sa dignité.
3. LA FAIM COMME MÉTAPHORE DU DÉSIR DANS LE TROUBLE ALIMENTAIRE MASCULIN
“Attendre le lunch”. Attendre quoi, exactement ? Un repas ? Une pause ? Un soulagement ? Le titre du livre agit comme un double miroir : il renvoie à la faim réelle, celle qui serre l’estomac — mais aussi à une faim symbolique, plus profonde, plus intime. Une faim d’être aimé, reconnu, regardé sans jugement. Dans le contexte d’un trouble alimentaire masculin, cette attente devient un mode d’existence. On attend d’avoir moins faim. On attend d’être à la hauteur. Et on attend que le regard des autres change.
a. Une faim d’amour et de reconnaissance
Dans son récit, Pierre-Luc Gagné ne dissocie jamais la nourriture du lien social. Il mange pour se remplir, mais aussi pour se consoler, se calmer, se faire exister. Très tôt, il comprend que son apparence n’est pas neutre. Il sent que son corps gêne, qu’il est “trop”, qu’il faudrait le corriger, le discipliner. La nourriture devient à la fois objet de plaisir et d’exclusion.
À travers cette faim, c’est un désir d’appartenance qui s’exprime. Être désiré, admiré, aimé sans condition. Le trouble alimentaire s’enracine dans ce besoin inassouvi, souvent tu chez les hommes, de recevoir un regard bienveillant — sans moquerie, sans exigence de performance ou de virilité.
b. Le trouble alimentaire masculin, entre désir et contradiction
Pierre-Luc Gagné explore aussi un territoire plus rarement abordé : celui de la sexualité masculine en lien avec le trouble alimentaire. Il parle de son attirance pour les filles, de ses désirs envers les hommes, de son envie de devenir prêtre pour “cultiver le masculin”. Ces passages dessinent une cartographie du désir trouble, mouvante, qui ne correspond à aucun modèle fixe.
Ce mélange de honte, de curiosité et de pulsion, Pierre-Luc Gagné l’écrit sans chercher à l’expliquer. Il montre plutôt comment le trouble alimentaire masculin peut devenir un lieu de conflit identitaire, où se croisent sexualité, rapport au corps, et besoin de contrôle. Le désir — d’être, de plaire, d’échapper à soi — alimente la faim, au même titre que la nourriture.
c. Le lunch toujours au futur : une satiété impossible
Dans “Attendre le lunch”, le repas devient une promesse qui ne se réalise jamais. On attend toujours. On reporte. Et on espère que le prochain repas comblera enfin le vide, mettra fin aux pensées obsédantes, au malaise corporel. Mais cette attente est sans fin : elle structure le temps, le fige. La faim devient une manière d’habiter le monde — ou plutôt, de s’en tenir à distance.
C’est ici que le trouble alimentaire masculin prend une teinte existentielle. Il ne s’agit plus seulement de comportement alimentaire, mais de posture face à la vie : différer, se retenir, espérer, puis céder. Le corps devient à la fois le problème et la solution, l’ennemi et le refuge.
4. TROUBLE ALIMENTAIRE MASCULIN : UN TABOU ENFIN NOMMÉ
Si “Attendre le lunch” est un texte si précieux, c’est parce qu’il ose dire tout haut ce que beaucoup taisent : le trouble alimentaire masculin existe, il est fréquent, et il est encore largement ignoré. Pierre-Luc Gagné ne cherche ni à provoquer, ni à s’excuser : il témoigne. Et dans ce simple geste, il met en lumière une réalité trop souvent invisibilisée.
a. Une souffrance banalisée chez les hommes
« Il n’y a pas une journée sans que je pense à l’image que les gens ont de moi », confie Pierre-Luc Gagné. Cette phrase dit tout : l’obsession de l’image, la honte du corps, le regard social comme poids permanent. Et pourtant, dans l’imaginaire collectif, les troubles alimentaires sont encore vus comme une “affaire de femmes”. Les chiffres le confirment : si les hommes représentent environ 10 % des cas d’anorexie et de boulimie, ils constituent près de la moitié des cas d’hyperphagie boulimique — mais sont rarement identifiés, entendus, ou pris au sérieux.
b. Le trouble alimentaire masculin entre honte et silence
Dans son récit, Pierre-Luc Gagné évoque la honte de se montrer nu, la peur des vestiaires, le malaise face à son reflet. Il ne s’agit pas simplement de ne pas aimer son corps, mais de s’en sentir expulsé. La nourriture devient alors une stratégie de survie, un amortisseur émotionnel, une réponse à une violence sourde.
Et pourtant, cette souffrance est rarement reconnue. En effet, les signes chez les hommes passent souvent inaperçus. « Il y a peut-être une honte, avance Pierre-Luc Gagné. C’est encore l’idée que l’homme doit être fort et que son image ne lui serait pas importante. » Cette idée reçue, profondément enracinée, empêche de nombreux hommes de parler, de consulter, ou même de se reconnaître dans les symptômes.
c. Une stigmatisation encore très genrée
Les remarques sur le corps des hommes sont souvent plus directes, plus crues. On les croit capables d’encaisser. On rit, on commente, on juge sans filtre. Mais l’impact est là, profond, durable. Pierre-Luc Gagné raconte comment les mots de l’entourage ont participé à creuser le malaise. Et comment, à défaut d’espace pour le dire, il s’est tourné vers l’écriture.
Ce tabou du trouble alimentaire masculin n’est pas seulement une question de représentations. C’est un angle mort du soin, un vide dans l’accompagnement thérapeutique, un non-dit dans les familles, les écoles, les médias. Or, tant que ce silence perdure, la honte prospère (Lire aussi notre article Boulimie chez les hommes : pourquoi en parle-t-on si peu ?).
5. ÉCRIRE L’INTIME POUR DIRE L’INDICIBLE DANS LE TROUBLE ALIMENTAIRE MASCULIN
Pierre-Luc Gagné écrit ce qu’il ne peut dire autrement. Dans “Attendre le lunch”, l’écriture devient un espace de vérité brute, sans détour, mais jamais sans pudeur. À travers le récit de son trouble alimentaire masculin, il ne cherche pas à choquer, ni à expliquer, mais à se rapprocher — de lui-même, des autres, de ceux qui vivent, en silence, une expérience semblable.
a. L’écriture comme acte de dévoilement et de résistance
« Je suis quelqu’un de très pudique dans la vie, mais pas dans l’écriture », confie l’auteur. Ce contraste en dit long sur la fonction de l’écriture dans son parcours. Écrire, ici, ce n’est pas simplement témoigner : c’est tenir tête au silence. Refuser de disparaître sous le poids de la honte. Se donner une voix quand le corps n’en trouve pas.
Dans le contexte d’un trouble alimentaire masculin, cette parole est d’autant plus précieuse qu’elle résiste à la double injonction du genre : ne pas parler, ne pas se plaindre. L’écriture devient alors un acte de résistance à la norme, au tabou, à l’effacement.
b. Écrire l’intime pour se rapprocher de l’autre
Pierre-Luc Gagné le dit clairement : « J’écris l’intime, mais ce n’est pas pour me mettre en valeur. C’est une façon de me rapprocher de l’autre. » Cette phrase résume avec justesse la démarche qui sous-tend Attendre le lunch. Il ne s’agit pas d’exhibition, ni de confession gratuite, mais d’un effort sincère pour créer du lien à partir de ce qui est souvent tu. L’intime devient ici un outil de rencontre, une manière d’aller vers l’autre en assumant sa propre vulnérabilité.
c. Fragmentation du récit, tension entre contrôle et débordement
La forme même du livre reflète la complexité du vécu. Le texte est construit en fragments, comme si chaque scène, chaque pensée, chaque souvenir devait être isolé pour pouvoir être supporté. Cette structure éclatée n’est pas un effet de style : elle dit quelque chose de la tension permanente entre le besoin de contrôle (mesurer, contenir, cacher) et le risque du débordement (manger, pleurer, s’exposer).
Dans ce déséquilibre permanent, l’écriture joue un rôle d’équilibre précaire. Elle permet à la parole d’exister, même quand tout vacille.
d. La parole littéraire comme levier de reconnaissance collective
À travers “Attendre le lunch”, Pierre-Luc Gagné offre bien plus qu’un témoignage personnel : il contribue à faire exister une réalité collective encore marginalisée. Il ajoute sa voix à celles, trop peu nombreuses, qui nomment le trouble alimentaire masculin non comme une anomalie, mais comme une souffrance légitime, humaine, digne d’être entendue.
“Attendre le lunch” n’est pas un récit de guérison. C’est un récit de lucidité. Pierre-Luc Gagné ne prétend pas avoir trouvé la paix avec son corps, ni la solution à ses compulsions. Il ne cherche pas à convaincre, encore moins à donner des leçons. Il écrit, simplement. Et dans ce geste, il brise un silence.
Son livre est rare, parce qu’il parle d’un trouble alimentaire masculin sans détour, sans filtre mais avec retenue. Il dit la honte, la faim, le regard des autres, les chiffres qu’on refuse, les vestiaires qu’on évite, les vêtements trop serrés, les repas qu’on attend sans jamais se sentir rassasié.
À travers ce récit, c’est une parole encore trop peu entendue qui émerge : celle d’hommes confrontés à une souffrance profondément intime, mais socialement niée.
Pour les personnes concernées, pour les proches, pour les professionnels, ce livre est une invitation. À écouter autrement. À ouvrir l’espace. Et à reconnaître que les troubles alimentaires ne se résument pas à des stéréotypes, ni à des corps genrés, mais qu’ils s’écrivent dans des histoires singulières — comme celle-ci, vibrante et nécessaire.







