Chronicité, guérison et prise en charge des adultes

Concernant le pronostic de l’anorexie mentale, à ma connaissance les statistiques sont actuellement toujours celles-ci : 1/3 guérit, 1/3 meurt (soit des conséquences de la maladie, soit de suicide), 1/3 se chronicise. J’ignore s’il en existe pour la boulimie.
Mais cette notion de chronicité renvoie, dans les ouvrages spécialisés, à des personnes ayant un IMC en-dessous de la norme.

Il y a donc tout un ensemble de personnes qui ne sont pas prises en compte : celles qui pour une raison ou une autre sont normo-pondérales, mais conservent plusieurs symptômes. Comme par exemple une dysmorphophobie qui les fait beaucoup souffrir, une relation pathologique ou du moins très particulière à la nourriture, des crises de boulimie plus ou moins maîtrisées pour certaines, avec ou sans vomissements ; et, si l’on approfondit un peu plus au niveau psychologique, une faible estime d’elles-mêmes, parfois des difficultés sexuelles, et même l’impossibilité d’assumer une grossesse à cause de la prise poids risquée même si le désir d’enfant est là, etc. Tout ceci n’est pas sans conséquence dans une vie de couple – quand il y en a une -, la vie professionnelle et tout simplement l’épanouissement personnel qu’on nous fait miroiter quand on est dans des poids très bas.
Si ces personnes n’entrent pas dans la case « chronicité » parce qu’elles ont un poids normal, de fait elles se retrouvent dans la case « guérison »…

Sont-elles guéries pour autant ? Peut-on se contenter d’un IMC normal comme critère de guérison, si la personne reste exactement dans les mêmes souffrances ? Car, même si ça ne plaît pas toujours, il faut oser le dire : parfois, seul le poids a changé. Dans la tête, c’est le même camp de concentration, les mêmes pensées qui tournent en rond, bouffent du temps et de l’énergie pour 500 grammes en plus, un dessert (ou pas?). Avec un glissement vers d’autres pathologies psychiatriques comme la dépression, pour des questions qui tiennent plus de la « légitimité » et viennent souvent du diagnostic des soignants eux-même – puisque le poids est normal! Mon hypothèse inclut aussi certaines souffrances physiques, du fait de séquelles également : problèmes articulaires et rhumatismaux liés à une ostéoporose, voire fibromyalgie, fatigue chronique, etc – car le trouble alimentaire épuise le corps avant l’âge. Je ne parle pas ici de la problématique dentaire car elle ne constitue pas une maladie en elle-même, mais c’est une conséquence irréversible et financièrement très coûteuse pour beaucoup d’entre nous, qui peut induire également des douleurs (mâchoire, cervicales, dos). Je fais de plus en plus ce constat autour de moi chez des femmes approchant ou ayant dépassé la quarantaine : un glissement vers d’autres problèmes de santé. On pourrait, je suppose, parler de somatisation mais n’étant pas médecin, je soulève juste une interrogation.

Dans un livre que j’ai lu récemment, Expériences anorexiques, Récits de soi, récits de soin, de Christine Durif-Bruckert, toutes les patientes interrogées expriment le sentiment d’être vieilles, très vieilles. Je précise toutefois que les patientes sélectionnées pour cette étude sont toutes à des poids très bas, souvent depuis des années. Elles sont donc prises en charge en structures hospitalières. Ce que je veux dire, c’est que quand on ne parvient plus à se faire soigner pour les troubles alimentaires parce qu’on ne rentre plus dans les cases, parfois on finit par se faire soigner pour autre chose – qui est réel, je ne dis pas du tout le contraire. Mais qui est peut-être secondaire, qui n’est pas toujours le VRAI problème.

Car comment se faire aider quand on a un IMC normal ? Quand la psychothérapie ne suffit pas parce qu’au fond on n’a absolument aucune idée de comment se nourrir « normalement » ? Que les sensations de faim et de satiété sont difficiles à décrypter ? Qu’à moins de peser les aliments, on ne sait pas trop ce qu’est une portion normale ? Qu’on continue à raisonner en calories malgré soi ?
Il n’y a déjà pas assez de structures pour les malades en situation aigüe, surtout les adultes.
Et les personnes qui connaissent les TCA de près savent bien que concernant l’anorexie, quand on ne pèse pas 30kg, on ne se sent pas légitime à demander de l’aide, bien souvent – si on a conscience de sa maladie, j’entends.
Avec l’âge, il y a des tas de raisons qui font prendre du poids sans que cela vienne forcément de l’alimentation en elle-même : métabolisme – déjà abîmé par les années de TCA – qui ralentit, pré-ménopause et ménopause. Il y a aussi, bien souvent, les différents traitements antidépresseurs et neuroleptiques que l’on a pris/prend. C’est une chose particulièrement difficile à vivre de prendre du poids sans manger plus, sans même en profiter pourrait-on dire, et cela peut-être terrifiant pour nous si on sent la maîtrise de notre corps nous échapper, et ce malgré le long travail effectué en général pour lâcher prise. Ce travail a ses limites. Une prise de poids exogène en est une.

Ce qui est dramatique dans cette absence de recours médical, c’est qu’il me semble que la tentation peut devenir grande de reperdre beaucoup de poids – si c’est encore faisable sur un corps qui a parfois tant encaissé – juste pour obtenir une aide qui correspond à une souffrance mentale bien réelle. Mais invisible. Encore une fois, l’anorexie se retrouve donc réduite à une question de visibilité.

Virginie M.

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